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La consommation du sang s'était d'ailleurs pratiquée bien avant et un ouvrage
médical du XVIIème siècle rapporte que le sang humain avait la propriété de guérir
aussi bien l'épileptique des villes que l'épileptique des champs : "Plusieurs
recommandent comme un remède excellent le sang d'un homme sain et décollé, pris
intérieurement, et en notre pays on regarde comme un secret contre l'épilepsie le
sang même de celui qui en est attaqué. On lui tire un peu de sang du bras, pendant
le paroxysme, qu'on lui donne à boire dans un oeuf à la coque. Et cette expérience
a délivré plusieurs épileptiques, tant à la ville qu'aux champs, et les a préservés de
l'épilepsie pour toujours" 143.
Quant à la transfusion sanguine, son histoire est complexe. Essayée depuis des
siècles sur les cadavres pour tenter de leur redonner vie, elle fut encore pratiquée
sur la dépouille du grand Bertillon en 1913. En ce qui concerne les vivants, on fait
remonter les premières tentatives au XVIIème siècle mais, de ci de là, quelques cas
antérieurs sont signalés. Longtemps abandonnée à cause de ses insuccès,
l'opération fut reprise en 1911 par les docteurs Guillot et Dehelly. La première
guerre mondiale et ses innombrables saignées acheva d'accoutumer les hommes à
cette pratique et tout de suite se posa la question du prix à donner à la chose. C'est
ainsi qu'on put lire dans le Bulletin médical de 1917 cette appréciation d'un
médecin français sur les moeurs des Américains, ces Martiens : "Tout le monde
sait que, dans la transfusion, la recherche du donneur, d'un bon donneur, est
aujourd'hui la seule vraie difficulté. Ce qu'on sait moins - mais qui ne surprendra
pas - c'est que nos amis les Américains ont trouvé la solution, en choisissant, à
l'avance, des donneurs à gages, dont l'honoraire varie entre 10 et 40 dollars par
opération. Toutes les grandes villes en sont munies. C'est une profession comme
une autre" 144.
Comme l'utilisation du sang, cette "chair coulante", le cannibalisme au sens
strict de la consommation de chair humaine, si répandu en Chine, dit-on au début
du XIXème siècle que lorsqu'un membre d'une famille est mourant, un de ses
enfants "se coupe un morceau du bras, le fait cuire, l'enrobe dans quelque pâte" 145
et lui fait manger, trouve très facilement son pendant chez nous. De Sade, qui se
vantait d'en avoir goûté aux naufragés de la Méduse et aux soldats de la campagne
de Russie, forcés d'en manger, se profile l'abominable et spontanée culbute : "La
situation devenant, chaque jour, plus épouvantable et, dans ce désastre, l'homme
disparaissant, le sauvage des premiers âges réapparut. S'appuyant sur divers
témoignages, M. Chuquet affirme qu'il se produisit des cas d'anthropophagie. M.
de Ségur a d'ailleurs raconté que les soldats français, affamés, attiraient à eux les
corps de leurs camarades grillés par les flammes et se nourrissaient de leur chair.
Labaume avait dit de son côté, que beaucoup étaient réduits à un état de stupidité
frénétique, qui leur faisait rôtir des cadavres pour les dévorer. Enfin, on vit certains
de ces hébétés, pauvres gens, dont la faim et la misère avaient altéré la raison,
déchirer leurs propres membres, sucer leur propre sang, et se ronger les mains et
les bras" 146.
Le récit anthropophagique est aussi un spectacle furtif de la chair morte pour
l'imaginaire et il y a une certaine complaisance dans l'inévitable constatation de cette
proximité comportementale. Il est fait pour une jouissance encore plus vive et plus
convaincue de la présente civilisation. Il milite.


143 T. BURNET : Le trésor de la pratique de la médecine, (...), Lyon, chez H. BARISTEL avec
privilège du roi, II, 1641, p. 749, op. cit., C.M., (1902), p. 289.
144 Op. cit. C.M., (1917), p. 277.
145 Ibid., p. 432.
146 A. CABANES, "Tragiques épisodes de 1812", C.M., (1912), p. 264.
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