|
C'est en 1742 que le public commença à se passionner pour cette question.
Winslow venait d'écrire un ouvrage 51 où il racontait les affres de ses deux mises
en bière. Là-dessus, Bruhier, un médecin de Poitiers, publia un livre où il traduisait
partiellement Winslow et rassemblait tous les faits relatifs aux morts apparentes,
pêle-mêle. Il en tira des statistiques fantaisistes qui, ajoutées aux observations faites
par Tourette sur les exhumés, retrouvés parfois dans des positions qui révèlent des
mouvements posthumes 52, achevèrent d'effrayer les gens.
Tout au long du XIXème siècle, les revues des hygiénistes vont s'employer à
faire la lumière sur toutes les affaires signalées. Peu sont unanimement
authentifiées. En voilà une, indiscutée, rapportée par Parrot 53: Un individu, pendu
à Boston en 1858 à 10 heures du matin, était encore vivant cinq heures après sous
les scalpels des docteurs Clark, Ellis et Schaw, qui observèrent la progressive et
lente diminution des battements du coeur mis à nu. Cette affaire de pendu
survivant fut reçue par certains médecins français comme une affaire d'autopsié
vivant: "Je vous signale en passant l'étrange désinvolture avec laquelle les
médecins de Boston ont pratiqué leurs expériences sur un homme vivant" 54.
Les erreurs sur la vie sont dues à la persistance des contractions musculaires qui
provoquent, non seulement des mouvements, mais des évacuations (le corps se
vide). Aussi, les affaires de femmes ayant accouché sur les dalles de la morgue, ne
sont-elles pas toujours des fictions, car les gaz de la putréfaction peuvent entraîner
le retournement de l'utérus. Et même, des cris et des hoquets sont quelquefois émis
par les cadavres.
Les erreurs sur la mort, elles, sont souvent faites dans les cas de léthargie, de
syncope ou d'inhibition. La congélation et la fulguration offrent aussi de multiples
cas de fausses morts et c'est sans doute la commotion cérébrale qui cause le plus
d'erreurs. Or, si la plupart de ces résurrections se font en-dehors de toute inter-
vention médicale et, a fortiori, hors de toute observation scientifique, il n'en de-
meure pas moins que de nombreux cas existent où l'on a dû officiellement changer
l'état civil des victimes et indiquer ainsi, de façon authentique, le retour à la vie 55.
Les tentatives de réanimation, aussi extravagantes qu'elles puissent être 56, une
fois épuisées, laissent la place à une incertitude d'une autre nature. L'étude des
signes de la mort, et en particulier la recherche d'un signe simple, accessible au
plus commun des hommes, préfigurant symboliquement le contemporain test de
grossesse, va préoccuper les savants. Découragés par cette "quête inachevée" 57, la
théorie ne pouvant être que réfutée et jamais vérifiée, interdisant par là toute
dogmatique, certains médecins en viennent à préconiser un véritable meurtre sur les
cadavres. Persuadés de se trouver dans la catégorie juridique des infractions impos-
sibles, ils proposent différentes recettes pour commettre ce que d'autres appellent
sans hésitation "un homicide (permettant) de tuer volontairement celui que l'on
s'exposerait à tuer involontairement par une inhumation prématurée". 58

51 WINSLOW, An mortis incantae signa minus incerta a chirurgicis quam ab allis signis, Paris,
1740 (célèbre anatomiste danois fixé en France).
52 Les contorsions et les convulsions seraient des phénomènes classiques sur certains cadavres
comme ceux des cholériques (Cf. BROUARDEL, "Le moment de la mort et la mort apparente",
HPML, XXI, (1894), p. 509).
53 J. PARROT : "De la mort apparente", Thèse d'agrégation, 1860.
54 BROUARDEL, ibid., p. 515.
55 Dr. ICARD, "De la constatation des décès", HPML, II, (1904), p. 328.
56 Les souffle-au-cul n'ont pas seulement opéré en Allemagne au XVIIIème siècle, on en signalait
encore en 1911 dans le Finistère.
57 Cf. K. POPPER, La quête inachevée, Calmann-Lévy, 1981.
58 Dr. ICARD, ibid., p. 330.
33 33
|
 |