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falsification allait bon train. Ainsi, les médecins du XVIIIème siècle prescrivaient-
ils déjà distinctement les deux produits : momie artificielle ou authentique et des
bocaux de pharmacie étiquetés Momie d'Egyptetémoignent encore de ce souci
d'identification dans les officines autrichiennes de 1845. Sur les listes des
droguistes en gros de 1910, on la retrouve encore au prix dérisoire de 10 F le kg.
Bien sûr, de momie elle n'a que le nom et n'est plus qu'un salmigondis d'asphalte,
de collophane, d'aloès, de résine de pin, de débris d'os calcinés et, comble du
raffinement falsificateur, de bouts de toile roussis. Les gens de la campagne
l'utilisaient encore contre les crampes au début de ce siècle.

Dans cette médecine cannibale, il arrive qu'on soigne une défaillance humaine
par l'équivalent animal réputé plus performant, gommant audacieusement la fron-
tière de l'animalité, comme on le tente quelquefois de nos jours pour les greffes.

L'usage des grenouilles et des crapauds, des vipères et des sangsues, des divers
excréments, organes pilés dans du vin ou des oeufs battus, ne nous retiendra pas
plus longtemps, car le travail mythographique sur la question reste à faire et il s'agit
ici d'esquisser, à travers le profil mythique du cannibalisme thérapeutique, l'artifice
civilisateur de l'opposition de l'homme à l'animal. C'est en effet la reconnaissance
d'une identité dans les fonctions et d'une fraternité dans les organes qui font du
priape de cerf le remède de la suffocation utérine
140. Et même la fiente de chat
utilisée en infusion dans le vin pour prévenir la formation de dépôtsdans un corps
tombé d'un lieu élevé
141, relève d'une rationalité cannibale surprenante. Le chat,
qui généralement retombe sur ses quatre pattes, ne se ressent jamais longtemps
d'une chute. L'homme, qui comme lui tombe et s'en remet moins bien, va trouver
dans l'excrément félin, ce lieu classique de la concentration du pouvoir spécifique,
une sorte de complémentarité immunologique.

La proximité animale déjà patente pour l'inoculation anti-variolique depuis
Jenner, magnifiée et industrialisée par l'Institut Pasteur est, au début du XXème
siècle, une source d'enquêtes et d'observations multipliées par les médecins.

Ceux qui, colonisation oblige, reviennent d'Orient, rapportent des histoires à
faire frémir, dans le même temps que se fabrique, symboliquement, un vocable
savant pour désigner l'enfermement sémantique de ces pratiques : opothérapie, du
grec opos "suc".

Or, sous ce mot d'une pudeur extrême, va se ranger ce qui crée, en touchant au
sang et à la chair humaine, l'accident culturel fondamental qu'est l'anthropophagie.
Il est habituel, dans les récits orientalistes, d'évoquer l'extrême cruauté chinoise,
mais les pieds torturés des femmes et la castration des eunuques ne sont pas objets
de dérision raciste dans les revues scientifiques. On y étudie les divers procédés
employés avec les appréciations médico-chirurgicales appropriées et cette approche
objective, même si elle n'élimine pas la réprobation culturelle, oblige la curiosité à
une adaptation contraire à sa logique coutumière et fait découvrir un vieux fond
commun d'humanité sous-jacent qui étonne et épouvante.

Ainsi, l'utilisation du sang humain, sucé par les malades directement dans la
veine vivante et qui figure en tête des 37 médicaments fournis par le corps humain
que recense le Pents'oo, grand traité de pharmacopée chinoise
142, évoque-t-il
irrésistiblement aux médecins du début de ce siècle les buveurs de sang phtisiques
des abattoirs.

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140MANGET, auteur genevois, ouvrage de 1705 cité par A. CABANES dans C.M.,(1908),
p. 639.
141Capitaine MATHIEU, Extraits des Mémoires inédits, an IX (1801), op. cit.,C.M., (1908),
p. 575.
142Dr. MICHAUT, "L'Opothérapie en Chine", C.M., (1900), p. 430.
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