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De froides entreprises


"Les garçons de la Morgue sont rouges, gros et gras" 127. Cette étonnante
constatation faite en 1876 par Devergie, le grand maître de la médecine légale, n'a
pas du tout la portée discriminatoire qu'on lui donnerait de nos jours. Ce qui illustre
désormais le voisinage de l'apoplexie, était pour le XIXème siècle l'image même de
la santé. Or, les employés de la morgue, les équarrisseurs, les voisins des voieries,
les égoutiers, tout le monde du déchet humain et animal a une réputation de santé.
Longtemps confinés dans les atmosphères putrides, leur survie étonne tant, qu'on
magnifie leur teint d'alcoolique
128en santé. Mais ce ne sont pas des hommes
comme les autres. Certains hygiénistes n'hésitent pas à dire que ces émanations
sont bénéfiques. Pendant la terrible épidémie de choléra de 1832, la mortalité avait
été très faible pour la petite Villette, voisine de Montfaucon. Mieux : "pas un
équarrisseur n'est mort, pas un seul n'a été indisposé" raconte Parent-Duchâtelet.
Encore plus fort : "Ils se coupent fréquemment, car leurs bras et leurs mains sont
parsemés de cicatrices : ces coupures guérissent spontanément avec la plus grande
facilité. Ils ont reconnu, par expérience, que le meilleur moyen d'accélérer la
guérison était d'entourer la plaie d'un petit lambeau de chair musculaire"
129.

Ces observations optimistes de Parent-Duchâtelet légitiment souvent des situations
proches de l'insupportable. Telle cette fabuleuse description de la maternité dans le
clos d'équarissage de Montfaucon, haut-lieu du putride où viennent s'accumuler, à
côté du dépôt des vidanges de la capitale, les innombrables chevaux morts, abattus
ou malades. "Une de ces femmes, d'une fécondité remarquable, habituellement
enceinte, avait des enfants d'une force et d'une bonne mine admirables : pendant
son travail dans le clos, elle déposait celui qu'elle allaitait dans l'intérieur d'une
carcasse, dont elle se servait comme d'un berceau"
130. Cette vision paradisiaque
du cloaque peuplé par les séraphins du déchet est loin d'être partagée par tous les
savants hygiénistes du XIXème siècle, mais elle représente une tendance mythique
extrêmement importante sur laquelle nous reviendrons et qui, dans la présente
analyse, traduit bien l'idée d'une spécificité humaine induite par le milieu.

Monde d'exclus, planté dans l'ordure et la mort, cour du miracle de leur survie,
ces lieux maudits ne pouvaient être que le théâtre d'entreprises si effrayantes pour la
civilisation que la justice les a enfermés dans cet espace de secours où
l'insoutenable comparaît quelquefois : le huis-clos.


La fête étrange


L'éclat d'une fête, c'est d'abord celui de sa lumière. De nos jours, où elle

abonde électriquement, on revient pour les grandes occasions à celle, fascinante, de
quelques bougies. L'orgie lumineuse que pouvait occasionner un mariage comme
celui de Napoléon et de Marie-Louise est difficile à se représenter. Le Luxembourg,
tous les palais et Instituts de la rive gauche scintillaient et figeaient sans doute


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127A. DEVERGIE, "Nouveau mode d'inhumation dans les cimetières", HPML, ILV, (1876),
p. 92.
128Ils combattaient l'influence des émanations putrides par l'usage de vin et des spiritueux,
conformément à une vieille tradition hygiénique (voir livre 3).
129A. PARENT-DUCHATELET, "Des chantiers d'équarrissage",HPLM,VIII, (1832), p. 142.
130A. PARENT-DUCHATELET, id., p. 139.
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