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La civilisation incendiaire

"L'axe, qui relie le cru et le cuit, est
caractéristique du passage à la culture ;
celui qui relie le cru et le pourri, du retour
à la nature, puisque la cuisson accomplit
la transformation culturelle du cru comme
la putréfaction en achève la transformation
naturelle". 109

Tout de suite, les hygiénistes se sont partagés en deux camps. Ceux qui
croyaient en la toute puissance des conjurations hygiéniques résistèrent au raz-de-
marée international des incinérateurs, qu'au travers la littérature hygiénique de
l'époque, on reconnaît immédiatement à ce qu'ils débutent par l'antienne obligée
sur les pratiques crématoires de l'Antiquité. En voici l'exemple-type : "Chez tous
les peuples (anciens), non seulement la méthode de l'incinération est en raison
directe de leur civilisation, mais encore, elle constitue un honneur suprême rendu
aux héros, aux grands hommes, et n'exclut ni l'ensevelissement dans la terre, ni
l'érection de tombeaux destinés à perpétuer leur mémoire"
110. Et de citer Tacite,
Homère, Virgile, Ezéchiel, ou le livre des Rois, pour prouver que dans cet usage,
on ne badinait pas avec le respect dû aux morts, mais que, bien au contraire, on
avait affaire à une sorte d'au-delàdans les rites funéraires au sens où l'entend
aujourd'hui Lévi-Strauss à propos de la consommation du tabac
111: "le miel est
en-deçà de la cuisine, puisque c'est un produit naturel consommé frais ou après
fermentation spontanée ; corrélativement, le tabac est au-delà, puisqu'il faut, non
seulement l'exposer au soleil afin qu'il sèche, mais même le brûler pour pouvoir le
consommer". Cette comparaison peut être poussée encore plus loin : "Le miel, et
les manières dont on le recherche et le consomme, constituent une sorte
d'émergence de la nature dans la culture. Inversement le tabac, qui est le moyen de
communication avec le monde surnaturel et qu'on utilise pour appeler les esprits,
correspond à une manifestation de la culture au sein même de la nature"
112.

Le catalogue des réussites culturelles que sont les merveilles du monde n'inclut-
il pas le tombeau du roi Mausole ? Sa femme, après l'avoir fait incinérer, avait bu
une partie de ses cendres dans du vin, couronnant le geste funéraire d'un partage
symbolique qui distribuait simultanément ce reliquat de présence dans un tombeau
où l'art était à ce point raffiné, qu'il matérialisait l'adoration sarcophage d'Artémise
et assurait, pour l'avenir, la consécration sémiologique suprême, la chose pétrifiée
en mot dans la statuaire de son dire futur : mausolée.

Au XIXème siècle, c'est d'Orient justement que vient le déclic d'un mouvement
qui dévastera pour longtemps le bel arrangement de la civilisation avec ses
cadavres. En 1869, le rajah indien Muharaja de Kelapore fut incinéré à Florence où
il était en visite, conformément à la tradition de ses ancêtres, sur un bûcher de bois
exotique. Trois ans après, le chevalier Keller, demanda par testament le même
traitement. Il fallut deux ans à l'appareil législatif italien pour se conformer
113à ce

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109LEVI-STRAUSS, Paroles données, Paris, Plon, 1984, p. 54.
110Dr. PIETRA-SANTA , "La crémation en France et à l'étranger", HPML,ILII, (1874),
p. 203.
111LEVI-STRAUSS, Paroles données, id., p. 57.
112LEVI-STRAUSS, ibid., p. 59.
113Un décret royal dut modifier le Code sanitaire en vigueur et dire que "le préfet pouvait, dans
des cas exceptionnels et après avis du Conseil de santé, permettre tout autre mode
46d'inhumation, de
46