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brûlaient-ils pas les corps de leurs soldats morts au combat ? En 1814, les
Allemands brûlèrent 4 000 morts à Montfaucon. L'opération dura 14 jours et ils ne
renouvelèrent pas l'expérience en 1870. Mais en 1915, on les accusa de toutes les
barbaries et en particulier de conduire leurs morts liés nus par faisceaux de quatre,
debout dans des wagons, vers la gueule indélicate des hauts fourneaux.

C'est que, même si la crémation se justifie, gronde contre elle un mélange de
revendication patriote et humanitaire qui faisait dire à Barrès : "Ayant défendu,
sauvé, racheté de leur vie la terre de France, nos soldats n'en auront-ils pas la
longueur de leurs corps ?". Le manque de place pour les vivants, qui sont moins
nombreux que les morts, est un argument essentiel de la dialectique incendiaire et
s'il parait ici obscène, il l'est certainement moins que les inhumations opérées sur le
champ de bataille : "Après la bataille de l'Ourcq, on inhuma partout, sans le
moindre souci d'hygiène, là où l'homme était tombé, quand c'était possible : au
fond des tranchées de combat, des fossés bordant les routes, au fond des trous,
souvent très vastes, creusés par les obus. A défaut de ces excavations, brancardiers
et hommes de troupe creusent de vastes tranchées d'une profondeur insuffisante, y
précipitent à pleins bras, par centaines, les corps déshabillés ou non, tous privés de
cercueils et, après avoir saupoudré ou enduit cet innommable amas des
désinfectants dont ils peuvent disposer, ils recouvrent le tout d'une légère couche
de terre de 0,20 m à 0,30 m environ : c'est, au fond de la fosse, la mêlée des
cadavres, comme ce fut au-dessus la mêlée des combattants (...). Il arrive aussi,
nous hésitons à le dire, tant est grande l'horreur, que les pourceaux arrachent ces
dépouilles à la terre" 
118. Après cette bataille, le nombre des morts était tel, qu'il
dépassait les plus pessimistes prévisions et on dut engager comme fossoyeurs tout
ce qui tenait encore sur ses jambes. Malgré cela, le sol était encore jonché de
cadavres un mois après, effrayant les amateurs de charniers eux-mêmes : "Des
curieux de spectacles macabres - il en est paraît-il beaucoup - m'ont conté leur
épouvantement à la vue de ces cadavres déformés, qui exhalaient d'infectes odeurs
et d'où s'élançaient, comme pour les protéger contre leurs regards indiscrets, des
myriades de mouches" 
119.

Le calme définitivement revenu, les fanatiques du respect dû aux morts
réclament l'exhumation de tous les corps. Et les hygiénistes de brandir la terrible
menace bacillaire et les émanations cadavéreuses, toujours elles, qui font noircir
l'argent qu'on porte sur soi. D'ailleurs, à quoi bon exhumer, les cadavres sont très
rarement identifiables...

Tout milite donc pour l'incinération sur les champs de bataille et le procédé s'en
était répandu bien avant la première guerre mondiale. Les Japonais, toujours
présentés par les hygiénistes comme des fanatiques de mesures sanitaires, n'ont-ils
pas expédié des milliers de petites caisses de cendres aux familles de leurs soldats
morts en Mandchourie ?

L'Eglise catholique, qui plusieurs fois en période d'épidémie a levé son
interdiction, ne la désapprouverait sans doute pas dans un cas aussi exceptionnel.
Elle montre cependant une vigoureuse opposition au principe même de la crémation
alors que les écritures ne la condamne nulle part. C'est ainsi que par un décret du
Saint-Office de mai 1886 elle l'interdit pour ces motifs : "Quelques chefs de l'Eglise
et respectables chrétiens ont remarqué que des hommes d'une foi douteuse ou
affiliés à la Maçonnerie font chaque jour de grands efforts pour restaurer l'usage
païen de brûler les cadavres et créent dans ce but des sociétés spéciales. Ils ont
craint que les procédés et les ruses de ces gens ne surprennent les fidèles et qu'ainsi
on ne voie peu à peu diminuer l'estime et le respect attachés à la coutume

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118M. BARRIER, "La crémation des cadavres sur les champs de bataille", RHPS, IIIVII, (1915),
p. 550-551.
119Id., p. 550.
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