|
"Quartier Général, 6ème armée :
Ordre du jour de l'armée,
21 décembre 1916
|

Livraison aux établissements d'utilisation des cadavres
|

Il est devenu nécessaire d'insister une fois de plus sur le fait que, lorsque des cadavres sont envoyés
aux établissements d'utilisation des cadavres, il faut fournir en même temps des indications sur
l'unité, la date de la mort, la maladie, et des renseignements sur la nature de l'épidémie, s'il y a
lieu."
|
 |
|
Vrai ou faux ? Ce qu'il importe d'observer ici, c'est la manipulation exercée sur
l'opinion par des informations auparavant confites dans un secret réel ou
artistiquement élaboré.
En temps de guerre, le brouillard mythique qui entoure l'activité forcément
monstrueuse de l'ennemi nécessite l'exhibition de quelques réalités sordides. En
temps de paix, ces mêmes faits sont au contraire voilés. Dans les deux cas, il s'agit
de canaliser l'indignation et de renforcer par là le sentiment sans cesse menacé de
l'utilité d'un ordre civilisateur qui camoufle et interdit implicitement la possibilité
d'envisager le corps comme chose.
|

Certaines productions ou parties du corps humain servent depuis longtemps à
|
soigner les hommes. Cette médecine du même par le même existe encore de nos
jours sous des formes très diversifiées : greffes, transfusion sanguine, etc. La
logique qui préside à ces techniques thérapeutiques est depuis toujours la
compensation d'un manque par son identique, pris ailleurs. C'est ainsi que
l'arrière-faix (le foetus et ses annexes) secourut la délivrance des femmes en
couches bien longtemps avant l'usage des extraits placentaires du début du XXème
siècle : "Pour l'arrière-faix des femmes, il faut avoir de l'arrière-faix d'une autre
femme et le roftir dans vn pot de terre après qu'il a bien efté lavé, puis en faire
prendre demy drachme dans du jus de poulle, et sans aucun doute l'arrière-faix (ou
fecondine) sortira tout à l'instant" 138.
Si la consommation du placenta se retrouve dans beaucoup de civilisations
primitives, elle n'est pas toujours faite dans ce dessein thérapeutique, mais d'une
façon générale, on peut dire que cette production du corps est chargée d'un pouvoir
important, bénéfique ou maléfique.
Du même ordre mythique, dans l'immense sillage historique de la poudre de
momie, transparaît l'emprunt d'un pouvoir conservateur pour se conserver soi-
même. Importée d'Orient, la Mumia vera fut la championne médiévale des
traitements contre les suppurations, la toux, les éruptions, la goutte et l'épilepsie, et
il était de tradition que les shahs de Perse en envoient des boîtes précieusement
ouvragées aux souverains d'Europe. La reine d'Angleterre en reçut encore en
1809 139. Mais on peut supputer que la matière première se faisant rare, la

|
 |
|
137 C.M., (1918), p. 55.
138 CROLLIUS, Royalle Chymie, op. cit., dans C.M., (1908), p. 574.
139 C.M., (1910), p. 539.
55
|
|
 |