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momification et les pratiques traditionnelles de l'équarrissage avaient été inaugurées
sur les humains dès les Croisades. Par crainte de la surcharge et du péril
méphitique, les croisés avaient eu l'idée de faire bouillir les corps de ceux dont ils
voulaient ramener les os. C'est ainsi que le squelette de Saint-Louis fut rapatrié par
son fils, Philippe le Hardi.

Au début du XXème siècle, grâce aux progrès de la chimie, capable de raffiner
les procédés d'équarrissage et de garantir l'excellente conservation du reste élu, on
pouvait désormais imaginer toutes sortes de reliques familiales.

A un congrès d'anthropologistes, tenu à Strasbourg en 1907, une doctoresse
allemande proposa de brûler les parties molles des cadavres savamment disséquées
et d'en conserver, bien nettoyées, les parties dures. Cette résurgence des pratiques
bouchères, même fardées de science, provoqua chez un journaliste de la Chronique
médicale
, un véritable délire de rancoeur scientifique, mêlé d'humour :

"L'inhumation effraye l'imagination ; la crémation la déconcerte : l'une lui offre
trop de matière, l'autre trop peu ; seul le système Hoesch-Ernst (du nom de la
doctoresse allemande) la satisfait par une ingénieuse variété. Que fera-t-on en effet
des os ? On peut les monter, les classer, les numéroter, les immatriculer. On peut
les empiler dans les ossuaires ou les garder chez soi ; les mettre en cellier, en
vitrine, au grenier ; les traiter par les acides, les calciner, les broyer, en faire du noir
ancestral ; extraire le phosphate de chaux, et de celui-ci, le phosphore ; posséder
enfin un grand-père incandescent et le faire exploser dans l'acide nitrique. Mais le
plus scientifique procédé sera d'accrocher au foyer, dans une bonne armoire, les
squelettes héréditaires..."
124.

La crémation, amputée de sa raison hygiénique, n'apparaissait ainsi que comme
un mode de plus dans l'art de vivre avec ses morts. Le culte populaire devançant
d'ailleurs quelquefois en cette matière la science virtuose. Le secrétaire général de la
Société d'anthropologie rappela à ce même congrès "qu'en Bavière, par exemple,
une paysanne lui avait montré la tête d'un beau-frère mort, inhumé, pourri, déterré,
gratté et installé à une place d'honneur"
125. La terre n'ayant servi ici que de
marmite lente pour un bouilli naturel, préalable à une préparation vertigineusement
proche des techniques culinaires. Si "la pratique sans mémoire des conduites
alimentaires"
126permet ici toutes les suppositions quant aux vestiges possibles du
cannibalisme, on se contentera de noter l'acharnement qu'ont les hommes, par les
rites funéraires, à refuser la violence qu'impliquerait pour leur condition une
reconnaissance strictement matérialiste de leurs dépouilles. Pourchassés jusque
dans la mort par leur animalité, ils y échappent paradoxalement en utilisant cette
originaire technique de disparition-assimilation qu'est la cuisine. Cette gastronomie
sans gastronomes va susciter des entreprises, qui, par leur existence même, vont
concrétiser le dérapage toujours possible vers une conception animale du corps
humain, en même temps que l'exclusion esthétique de la partie d'humanité qui s'en
chargera.


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124Dr. CABANES, "La sépulture de l'avenir", C.M., (1908), p. 84. Pour l'obsession héréditaire,
voir supra livre 3.
125Dr. CABANES, id.
126M. DETIENNE, "Pratiques culinaires et esprit de sacrifice", in La cuisine du sacrifice
(ouvrage collectif), p. 13.
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