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compromet ainsi, c'est aussi l'établissement de la preuve d'une possible innocence.
Toute la sécurité de la société est donc mise en cause par cet emballement
civilisateur.
La crémation, par sa réduction ultime du corps, rend la disparition encore plus
drastique. C'est d'ailleurs un procédé employé depuis longtemps pour se
débarrasser des charognes animales et, barbarie supplémentaire, quelques histoires
d'holocauste, déjà, l'accompagnent.
En 1913, le Dr. Matignon, ex-attaché à la Légation de France de Pékin, raconte
par le menu ce qu'il baptise avec une perspicacité fulgurante pour nous qui
connaissons le nazisme, un cas de "tératologie sociale" : "Comme un troupeau
chassé vers l'abattoir, ils (les lépreux) furent poussés vers le champ de
manoeuvres, vers une fosse soigneusement préparée. Une épaisse couche de bois
couvrait le fond de ce trou. Une échelle était disposée pour y descendre. Un à un,
les femmes forcées de porter leurs enfants, les lépreux descendirent la fatale
échelle, s'assirent sur le bûcher. Puis le mot de Cha, "tue" retentit. Les fusils
plongèrent à bout portant. Du pétrole fut versé en abondance et une gerbe de feu
annonça à la ville la victoire de nos lettrés" 122.
Le feu, symbole de la culture, est un phénomène difficilement maîtrisable. Il est
comme de la matière fauve qu'on dresse et qui a toujours la ressource de vous
dévorer. Or, ce qui menace les limites, menace le droit et l'hygiène. Confondues
dans une appétence normative qui est leur essence même, ces sciences du vivant,
dès qu'elles tiennent une connaissance jugée utile au groupe, n'ont de cesse de lui
fabriquer un accompagnement dogmatique qui consolidera simultanément leur
avenir en tant que science. Inaugurant un processus de créations imaginaires qui,
relevant tous les défis, appelle à l'universalité, la logique même leur impose de
respecter les règles qui sortent la civilisation d'une humanité si terrifiante, qu'on
hésite parfois à lui donner ce nom. Il arrive ainsi que la machine judiciaire, artéfact
éclatant de la culture, dissimule ou déguise les monstres. Aujourd'hui même, les
procès d'anciens criminels nazis ne font que figures de procès, car les dérisoires
enveloppes humaines qui y défilent semblent ne jamais avoir pu contenir
l'inhumaine sauvagerie dont elles ne sont plus que les très vulnérables reliques.
Ce type d'association, dans l'imaginaire, entre les corps incendiés et des
sociétés d'hommes ivres de rationalité, pris d'une soif esthétique de purification, se
retrouve sous forme atténuée, dès que la matière humaine est réduite à sa chose.
Ainsi, certains apôtres de l'incinération l'ont beaucoup discréditée en demandant à
ce que les gaz résultant de la combustion soient utilisés pour l'éclairage. L'intention
de se servir des cendres comme engrais 123, en reconnaissant au cadavre une nature
excrémentielle, acheva le procédé dans beaucoup d'esprits.
C'est son exploitation qui investit le cadavre d'une dégradation insupportable.
Seul l'oubli contenu dans le geste des cendres jetées au vent ou, paradoxalement, la
présence sur-réaliste d'un reliquaire plus ou moins symbolique, est culturellement
tolérable.
Conscients de la virtuelle brutalité de la crémation, certains de ses adeptes vont
s'acharner à lui adjoindre un renfort de raffinement culturel. L'esprit général était de
se débarasser du mou par le feu et de préserver au mieux les ossements, retrouvant
là une antique tradition de la cuisine des morts. En effet, la technique de
conservation des cadavres n'était pas toujours passée par la somptueuse

122 C.M., X, (15 mai 1913), p. 290. Il s'agit des Jeunes-Chine et les faits se passèrent en 1912 à
Nam Ning, capitale du Kouang-Si à la frontière du Tonkin.
123 On le faisait déjà avec la viande décomposée des animaux, vendue comme engrais par les clos
d'équarissage aux agriculteurs.
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