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Au début du XIXème siècle et bien avant, on pensait que la matière animale, dès
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qu'elle était blessée ou malade, produisait ce qu'on appelait de façon indifférenciée
pour l'homme et l'animal : les émanations putrides. C'est pourquoi dans l'ordre
funéraire, notre catégorie du cru ne comprend pas que la matière morte fraîche mais
toute celle dont la vitalité est entamée.
Ceci n'est pas une erreur de trajectoire due à une sorte de runaway
métaphorique. Dès qu'apparaît la métamorphose qui s'opère à l'intérieur du corps
malade ou coupé, l'homme devient une matière dangereuse. Identifié comme
nuisance, il sera véhiculé, canalisé, jeté dans des hôpitaux assimilables et parfois
assimilés, comme les cimetières, aux fabriques insalubres 83.
Dans cet écart temporel où la matière humaine peut progresser de la putridité
vers la putréfaction proprement dite et qui correspond à notre cru funéraire, on peut
trouver quelques circonstances historiques où la belle classification homme/animal
se trouve abruptement remise en cause.
Plus révélatrice encore que la boucherie transformée en morgue 84 et qui, après
quelques efforts de distorsion, se conçoit, l'extraordinaire assimilation de l'abattoir
avec l'hôpital surprend l'imaginaire et le dépasse. Seule une guerre pouvait
provoquer un tel désordre dans les représentations mentales ainsi concernées.
Dès 1813, la "grande guerre" 85 joue avec la matière humaine comme si elle
était liquide. Les hôpitaux militaires, une fois pleins, c'est au tour des hôpitaux
civils d'absorber le surplus. Au commencement de 1814, l'avance ennemie oblige
les hôpitaux des frontières à reverser leur douloureux contenu dans les hôpitaux de
l'intérieur qui, une fois envahis, le transvasent à leur tour dans les hôpitaux
parisiens. La précipitation et l'imprévoyance multiplient le désordre et joignent à la
peur une abondance de tortures physiques qui fait regretter d'être vivant :
"Les blessés et les madades, chargés sur des charrettes, ou entassés pêle-mêle
dans des bateaux, sans précaution pour leurs blessures, sans soins pour la gravité
ou la nature de leurs maladies, arrivaient de toutes parts, exténués par les veilles,
par la fatigue, par le froid, par le besoin. Les charrettes, prises au hasard dans les
campagnes, n'offraient souvent pas de paille aux blessés ; les bateaux, dépourvus
de toile pour les couvrir, laissaient les malades et les blessés exposés à la rigueur de
la saison ; les malheureux jetés les premiers dans ces bateaux, y croupissaient dans
l'eau qui n'en avait pas été enlevée, ou étaient écrasés du poids de ceux jetés les
derniers dans ces cloaques flottants : alors, la moindre de leurs souffrances, le plus
éloigné de leurs dangers, étaient la blessure ou la maladie mortelle dont ils étaient
atteints ; ajoutons que ces charrettes ou ces bateaux, dépourvus de linge, de bandes,
de charpie, du moindre médicament, et que rarement un élève en chirurgie
accompagnait, n'arrivaient jamais à aucune de leurs stations sans avoir à y déposer
des morts dont le sort était envié par le plus grand nombre des survivants ; que,
parmi ces morts, quelques-uns avaient été noyés par les eaux infectes du fond des
bateaux, ou réellement étouffés par la charge des malades placés dans les rangs
supérieurs ; qu'aucun soin prévoyant n'avait été pris pour leur subsistance ;


83 La Belgique a clairement enfermé l'hôpital dans les nomenclatures abruptes du droit en le
plaçant délibérément avec ses établissements classés.
84 voir ci-dessus chap. I, section 1 : la morgue.
85 C'est ainsi qu'on en a parlé jusqu'à ce que la Première Guerre Mondiale prenne la relève
sémantique.
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