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En 1744, trois médecins, Haguenot de Montpellier, Maret de Dijon et Navier,
médecin du roi pour la province de Champagne, multiplient observations et
expériences pour prouver le danger de cette pratique. La malignité de la petite vérole
elle-même, n'est-elle pas due à ces vapeurs cadavéreuses ? La mort était partout
dans l'église, car pour faire de la place dans les caveaux, on transportait les restes,
même encore peu décomposés, sur les toits des églises ou dans des réservoirs
prévus à cet effet. Maret rapporte cette description d'une épidémie qui s'était
produite à Saulieu : "il y eut 170 personnes exposées à respirer et à avaler les
miasmes qui s'exhalaient dans l'église et de ce nombre, 149 ont été attaquées d'une
fièvre morveuse putride maligne, qui participait de la fièvre catarrhale régnante,
mais qui en différait par l'intensité des accidents et par la nature des éruptions, qui
avait enfin le caractère de la fièvre très grave, de la fièvre d'hôpital, maladie qui est
reconnue avoir pour cause l'infection animale putride" 96.
L'époque était tellement remuée par toutes ces questions, qui se rattachaient
d'ailleurs à celles des inhumations précipitées, qu'en 1763, le parlement de Paris
avait ordonné aux marguilliers 97 et aux fabriciens de rendre compte de l'état de
leurs cimetières. L'accumulation de mémoires dénonçant les abus provoqua un arrêt
de règlement en 1765 et il fut désormais interdit d'enterrer dans les cimetières de la
capitale, et a fortiori dans les églises. Ce mouvement de rejet à l'extérieur des villes,
bien qu'antique, subit toutefois des exceptions et tellement d'exceptions, que le
transfert des cimetières devint facultatif (art. 7 de la déclaration du roi du 6 mars
1776, enregistrée au parlement le 21 mai).
Cependant, cette mesure provoqua un des plus grands moments historiques de
l'hygiène naissante. Racontées pendant le XIXème siècle en toutes occasions et en
particulier pour stimuler la réalisation d'opérations biologiquement menaçantes, les
exhumations du cimetière des Innocents impressionnèrent pour longtemps
l'imagination collective.
Ce charnier, où s'empilaient les cadavres depuis 700 ans, dominait les rues
voisines de plus de 10 pieds (3,24 m). La fosse commune, où l'on était enterré
faute de place plus que faute d'argent 98, était ouverte pendant trois ans et 30 cm de
terre seulement protégeaient ses 1 500 cadavres entassés, des méfaits des
anatomistes, de leurs pourvoyeurs et des chiens errants. Des cas très graves
d'asphyxie et des éventrations de murs laissant passer les cadavres corrompus
s'étant produits dans les caves voisines du cimetière, le transfert en fut décidé en
1785 et s'acheva trois ans plus tard. Plus de 20 000 cadavres de tous âges ont été
ainsi déplacés et ceci, à en croire Thouret, sans qu'aucun accident sérieux ne se
produise ; néanmoins, cette version sera discutée pendant tout le XIXème siècle.
Lors des tueries révolutionnaires de 1830, on enterra vivement tous les cadavres
là où ils se trouvaient car leur transport vers un cimetière, dans une ville dépavée et
hérissée de barricades, n'était pas toujours possible, et la température très élevée
(25 degré Réaumur) ne permettait pas d'attendre la fin des combats. Or, au Marché
des Innocents, construit sur l'ancien cimetière, on découvrit encore, en creusant,
une grande quantité de cadavres en décomposition dans la terre noire et grasse 99,
ce qui laissa supposer que le travail n'avait pas été parfaitement accompli en 1785 et
que si l'on avait déjà menti là dessus, on avait pu camoufler bien autre chose.


96 MARET, Mémoire sur l'usage où l'on est d'enterrer les morts dans les églises et dans les
enceintes des villes, Dijon, 1775. BROUARDEL, id., p. 393.
97 Membres du bureau du conseil de fabrique d'une paroisse.
98 Il n'y avait que très peu de sépultures individuelles dans ce cimetière.
99 Dr. H. BAYARD, "Mémoire sur la topographie médicale du IVème arrondissement de la ville
de Paris; recherches historiques et statistiques sur les conditions hygiéniques des quartiers qui
composent cet arrondissement", HPML, XXVIII, (1842), p. 250.
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