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Le bois mort de la forêt humaine


"Deux gardiens de la paix relevaient un homme mal vêtu qui venait de tomber
contre un arbre. Je m'approchai.

- Un pochard, disait un des agents ;
- Non, répondait l'autre, plutôt un malade.
Ni malade, ni blessé, mais pâle à faire peur et d'une extrême faiblesse ; le pouls
battait à peine.
- Qu'avez-vous ? lui dis-je
Et il me répondit : "J'ai faim"
40.

Dans la même nuit, l'hygiéniste Victor du Claux rencontre, rue de Provence, du
bois mort qui parle encore abondamment et va lui raconter sa mort sociale:
"Je suis dessinateur, me dit-il, sans ouvrage ; pas de travail, rien. Plus de logis.
Je couche sur les bancs depuis le premier du mois...". Et en quelques mots très
brefs, il me conta sa banale et triste histoire : une maladie, l'hôpital, la place perdue,
les économies mangées, les dernières ressources épuisées en attendant le travail qui
ne venait pas. Trop faible avec cela pour porter des fardeaux et essayer un de ces
mille métiers de la rue qui, par-ci, par-là, donnent dix sous à gagner. "Jamais il
n'avait demandé l'aumône, mais quoi ! Quand on crève de faim ! Et puis, si on ne
lui avait rien donné, il serait allé se fiche à l'eau."..." 
41

C'est bien souvent la maladie, brouillon de la mort, qui sort de la norme sociale.
La lèpre est l'archétype de ce processus qui isole et désagrège le corps, au point de
jouer sur lui comme un accord funèbre dont la mort, note retardée, ne vient plus
pour donner du sens, mais pour le troubler.

Plus métaphorique encore que la lèpre et étonnamment négligée par la foison des
historiens contemporains de l'hygiène corporelle, la maladie vermineuse ou mal
d'Antiochius, véhicule depuis l'Antiquité l'image du vivant dévoré par les vers.
Pendant des siècles, on crut que Dieu punissait ainsi les persécuteurs des chrétiens.
Victor de Vite parle de la mort "méritée" du roi Vandale Huneric (sceleratissimus
Hunericus) en ces termes : "putrefactus et ebulliens vermibus, non corpus sed
partes corporis ejus videntur sepultae
"
42.

Cette vermine sépulcrale s'explique par l'infection de plaies, plus ou moins
graves et négligées, l'invasion pédiculaire suffisant parfois pour déterminer le début
d'ulcérations qui, la saleté et la misère physiologique aidant, pouvaient conduire à
la gangrène et à l'invasion vermineuse.

La première observation scientifiquede putréfaction vivante aurait été faite par
l'anatomiste Cloquet, en 1827, dans le village de Montmartre :
"Un journalier Bas-Normand revenait un soir à Paris et, comme disent les
amateurs, il se trouvait entre deux vins. Pour trancher toute incertitude, il entre dans
un cabaret ; il achève une dernière et abondante libation, et se remet en route, mal
assuré sur ses jambes et moins maître encore de sa pauvre tête. Voilà qu'il tombe
sur un lit de gazon, adossé contre le mur de la Morgue et le hasard l'abandonne à


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40V. du CLAUX, "Les asiles de nuit à Paris", HPML, XV, (1886), p. 195
41Du CLAUX,id., p. 194.
42V. de VITE,Historia persecutionis vandalicae sive africanae sulGenserico et Hunerico,
publiée par B. RUINART Paris, 1694, traduite par BELLEFOREST et A. d'ANDILLY cité par le
Dr. ICARD, C.M., (1er août 1906), p. 482.
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