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"Aucun moyen n'est sûr, dit Hartmann 59, aucun moyen n'existe, il faut tuer" et
d'indiquer les moyens scientifiques propres à achever les cadavres :
"1º L'enterrement sans cercueil, afin que le léthargique soit immédiatement
étouffé au moment de son réveil.
2º L'enterrement dans des cercueils dans lesquels l'air respirable serait remplacé
par un gaz délétère.
3º La crémation, au moyen de laquelle, vu la température, le léthargique n'aurait
pas le temps de se réveiller".60
Qu'on ne s'y trompe pas, la méthode est humaine. Les habitants de Gratz, en
Autriche, ne pratiquent-ils pas le percement du coeur avant chaque enterrement
(Herzstich) ? 61 Et les sauvages, qui mettent du poison dans la bouche des agoni-
sants ? Socialement, on aurait pu admettre l'organisation de ce genre de meurtres,
car les médecins ne tuent pas, ils exercent un art. Mais on imagine sans peine le
vaste imbroglio juridique qu'aurait soulevé l'autorisation d'une telle pratique. Il
aurait fallu, en fait, admettre que la mort pouvait être envisagée comme un moyen
pour sauver du péril d'une mort inhumaine. A la question ontologique de la police
du trépas, 62 le droit répond toujours sans entendre, par ses arrangements
simplificateurs des personnes et des choses, inaugurant par là une sorte de
sauvagerie institutionnelle qui fait comme une brèche dans son universalité.
La science, elle-même, n'a-t-elle pas en cette matière un garde-fou tout aussi
radical : "Le devoir de la science (...) est de faire acte de sauvetage : elle doit, non
pas achever de tuer, mais plutôt s'efforcer de ranimer et de rappeler à la vie normale
celui dont la vie n'est pas encore complètement éteinte et dont le réveil possible
dans la fosse doit être suivi de la plus épouvantable des morts". 63
Quel est le plus sauvage des trois : le boucher eudémoniste, le juriste pétrifié
dans sa candeur, ou le savant fataliste revisité par la morale ? Quelle norme prendre
pour les classer ? Leurs choix sont esthétiques, ils ne se discutent pas, ou alors,
interminablement, et le cadavre, pendant ce temps-là, n'en finit pas de mourir. Ils
vont d'ailleurs s'en occuper de concert en favorisant la création des dépôts mor-
tuaires.
Le premier du genre a été construit à Weimar en 1792, sous l'impulsion d'un
livre d'Hufeland 64. Les obitoires se répandirent tout de suite en Allemagne.
L'Angleterre n'en adopta qu'à la fin du XIXème siècle. En France, l'ouverture de
six temples funéraires fut décidée par la Préfecture de la Seine le 21 ventôse de l'an
IX, mais ils ne furent jamais construits et un décret impérial du 18 mars 1806 en
interdit l'exécution. Il fallut attendre le 21 juillet 1890 pour que le conseil municipal
vote les fonds pour la construction de ceux du Père Lachaise et de Montmartre 65.


59 Auteur allemand rendu célèbre par son ouvrage : Enterré vivant, Leipzig, 1896.
60 Cité par ICARD, ibid., p. 328.
61 La proximité des Carpathes et de ses vampires a peut-être eu, à cet égard, une influence d'un
autre ordre.
62 Question à laquelle il n'est toujours pas répondu de nos jours à propos de l'euthanasie.
63 ICARD, ibid., p. 330.
64 De l'incertitude dans l'apparence de la mort et du seul moyen de se convaincre de sa réalité
et d'empêcher l'enterrement d'un vivant, avec une notice sur les dispositions d'une maison
mortuaire à Weimar, Weimar, 1791.
65 O. du MESNIL, HPML, II, (1879), p. 515 et XXV, (1891), p. 137.
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