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Identifiés l'un après
l'autre, les ennemis invisibles donnèrent à la
lutte sanitaire
une rationalité longtemps espérée.
Dès 1880, Laveran trouva l'agent du paludisme
dans le sang d'un malade de l'hôpital militaire de
Constantine. Les microbes
n'étaient pas comme on se l'imaginait alors :
rectilignes ou arrondis. Ils pouvaient
avoir des filaments et prendre la forme de virgules
(choléra), révèlant
symboliquement la nature lisible des terrains que le
Maréchal Bugeaud avait
extraordinairement exprimée.
Dès 1890, l'Institut Pasteur
(créé en 1888) commença à
égrèner ses filiales dans
le monde. A Saïgon (la première), Brazzaville,
Hanoï, Dakar, Tananarive, les
pastoriens débarquèrent dans un monde
étrange où les hommes étaient souvent
nus,
où les serpents et les fauves prélevaient
régulièrement leur tribut humain et où
les
vers de case rivalisaient avec les moustiques, les scorpions
et les mouches pour
décimer les populations. A travers leurs
récits, on imagine à quel point ils
pouvaient, eux aussi, passer pour bizarres aux yeux des
indigènes. Sitôt arrivés,
c'était l'obsession du laboratoire à
installer, parfois dans des hangars sommaires.
Ensuite, la récolte de matériaux porteurs de
parasites les transformaient en étranges
"cueilleurs".
Assisté par les
indigènes qui, voulant bien faire, ciraient parfois
les carapaces
des tortues destinées aux expériences, le
pastorien effraya d'abord les habitants.
Les récits des tournées de vaccination valent
leur pesant d'ethnologie caricacutale.
L'inefficacité parfois patente de vaccins mal
conservés, jointe à la peur naturelle des
gens devant des blancs soi-disant bien intentionnés
(on les présentait comme des
magiciens pouvant tout guérir), qui avaient des
coutumes plus qu'étranges,
transformaient quelquefois ces expéditions
pastoriennes en chasse à l'homme :
"Suivant les régions, la vaccination était
acceptée avec enthousiasme, ou repoussée
avec effroi. Dans le premier cas, il fallait, sous peine
d'être bousculé et renversé par
la foule, se réfugier dans une case pourvue de deux
issues diamétralement
opposées. Les candidats à la vaccination
entraient par l'une, subissaient l'opération
et sortaient par l'autre. Dans le second cas, les choses
étaient plus compliquées, on
usait de méthodes empruntées à l'art
cynégétique. Les habitants étaient
pourchassés
et rabattus vers l'endroit où se tenait
embusqué le vaccinateur qui opérait au
milieu
des hurlements de la marmaille terrifiée"
79.
Mais peu à peu, cette
colonisation scientifique fut acceptée et les
cachectiques
paludéens, les invraisemblables fantômes
malades du sommeil, les monstrueux
porteurs de plaies éléphantiasiques,
défilèrent à la consultation
médicale, dans le
vacarme assourdissant des bêtes et des gens en
désordre.
Avec l'arrivée de la
première guerre mondiale, l'efficacité de ces
conquérants
d'un nouveau genre allait trouver un champ
d'expérience qui dépassait toutes les
prévisions et marqua à ce point les
mentalités, que les institutions
hygiéniques
d'après-guerre prirent une forme nouvelle, jamais
retrouvée depuis.

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