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morceau de patrie, impérissable et magnifié. L'épidémie de monuments aux morts
qui a sévi dans toutes les communes de France après 1918 4 témoigne de cette
appréhension spécifique du corps patriotiquement sacrifié : deux sépultures pour
une double fonction et des cultes si voisins que la patrie se confond quelquefois
avec une Mater dolorosa enserrant le héros mort dans la statuaire des carrefours.
Au-delà de l'intempérance nationaliste, ces signes consacrent le refus de voir le
corps en chose absurdement gaspillée. Comme tous les "lieux de mémoire", les
monuments aux morts fabriquent une norme : rien ne laisse entrevoir aux enfants
qui chantent pieusement la Marseillaise, si leur ancêtre a agonisé trois jours, le
ventre arraché par un éclat d'obus, ou s'il est mort "illégitimement" de la grippe
espagnole. Rassemblés dans la bonne mort, les cadavres ne parlent plus qu'une
langue, celle de l'ordre civilisé.
La mort en désordre

En temps de guerre, la supériorité de pertes subies pour cause de maladie a
toujours frappé les observateurs directs. Mais les préjugés populaires consacrent la
forme paradoxale de ces morts en véhiculant l'opinion contraire. Or, pendant très
longtemps, le travail statistique n'a pu établir le renversement de cette croyance que
l'hygiéniste a parmi les premiers mise en doute, trouvant là un terrain de
normalisation propre à sa science du vivant.
La paix revenue, le paradoxe continue et le soldat, choisi parmi ses semblables
pour sa vigueur, meurt plus facilement qu'eux. Il attrape des maladies qui lui seront
longtemps jugées spécifiques, comme s'il constituait, du seul fait de son
incorporation microcosmique, une race à part dans l'humanité.

L'ennemi invisible

Ravagées par le typhus, les armées de François 1er, de Charles Quint et de
Louis XIV offrent un tableau fort classique de l'histoire médico-guerrière. Au
XIXème siècle, les épidémies des guerres républicaines et impériales sont dans
toutes les mémoires. Traditionnellement lié à l'émanation putride depuis le
XVIIIème siècle, le typhus semblait un mal pour lequel la guerre suffisait comme
étiologie : n'y tuait-il pas quelquefois la moitié des effectifs ? 5
Et le typhus n'était qu'une des nombreuses formes revêtues par l'ennemi
invisible qui faisait de l'hôpital le véritable champ de bataille.


4 Epidémie qui a souvent précédé la loi du 25 octobre 1919 accordant des subventions de l'Etat aux
communes qui souhaitaient édifier ces monuments. Cf. A. PROST, "Les monuments aux
morts...", Les lieux de mémoire, Gallimard, 1984, p. 199.
5 25 000 hommes sur 60 000 à Mayence après la bataille de Leipzig ; 13 448 sur 25 000 à
Torgau, etc. (d'après BOUDIN, voir note suivante)
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