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Lamartine à la Chambre des députés et les diatribes de l'illustre maréchal Bugeaud
(dont la casquette n'a pas laissé dans les mémoires la trace des incessantes
recherches des hygiénistes sur la rationalité des formes et des matières propres à
préserver le conquérant colonial du fameux coup de chaleur) participent à cette
tradition politique du discours que confortait l'hygiène et la statistique réunies.

Il y avait d'abord cette question du peuplement des coloniesque l'on savait
historiquement irréalisable. Peu d'émigrants avaient en effet survécu depuis le
début de la colonisation américaine. Aux Antilles, où toute la race caraïbe avait été
exterminée, après trois siècles de colonisation faite à grands frais, on ne comptait
que trois cent mille individus.

Pendant un temps, l'idée de se débarrasser des pauvres, comme on se
débarrassait des criminels, avait occupé les esprits. En fait, le péril était bien connu
et personne n'aspirait à l'émigration à moins d'y être forcé. Une fois sur place,
civils et militaires souffraient du "péril climatique" et mouraient dans de très
grandes proportions (huit fois plus qu'en France pour les militaires en Algérie ; une
fois et demi à trois fois plus, suivant les régions, pour les civils). Boudin, directeur
du service de santé d'El-Arouch (près de Philippeville) en 1843, vit en un an les
deux tiers de la troupe entrer à l'hôpital, 25 hommes étaient morts sur 600 et dans la
population civile, sur 25 naissances, pas un n'avait survécu (sur toute l'Algérie en
1845, il était né 1 469 enfants français et dans la même année, 1 391 étaient morts).
"Quant aux parents, le degré de souffrance de leur physionomie pouvait servir à
mesurer leur séjour à El Arouch"
57. Il était reconnu que le colon ne pouvait cultiver
la terre lui-même et ne devait apporter que les capitaux dans les colonies. De la
même façon, le soldat ne pouvait partout marcher et devait se décharger de ses
corvées sur les indigènes. Très vite altérée par le climat, leur santé pouvait se
réparer s'ils ne restaient pas trop longtemps, et retournaient périodiquement se
retremper dans la mère patrie.

La façon dont on a expliqué, au cours du siècle, l'échec biologique de
l'entreprise coloniale s'est faite grâce aux médecins militaires qui ont dégagé du
chaos des fièvres et de la multiplicité géographique et humaine, des règles qui
expliquaient l'étiologie générale des "empoisonnements" subis par les colons.


Le règne pathologique de la nature

"Là-bas, sur les rives empestées de l'Atlantique, vous
rencontrerez le redoutable sphinx de la Malaria, pernicieux
Protée, le fantôme délirant du Typhus, le spectre livide et
glacé du Choléra, le masque jaune du Vomito negro. Défiez-
vous ! de la terre et des eaux s'exhale un souffle
empoisonné..."58

La colonisation ne provoquait pas seulement un changement climatique dont on
peut aujourd'hui sans peine imaginer les effets sur la santé, elle était d'abord un
changement de sol. Or, on croyait, avant la théorie microbienne, que chaque pays
ayant son règne végétal et animal avait aussi une sorte de règne pathologique
spécifique. Le choléra indien par exemple, n'était pas assimilé à celui qui avait
ravagé l'Europe en 1832 et que dire de la fièvre jaune nichée dans le golfe du


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57BOUDIN,id.
58MAHE, (Professeur à l'Ecole de médecine navale de Brest), Cours de 1875, rapporté par C.
MATHIS (son élève, ancien directeur de l'I.P. d'A.O.F.), L'oeuvre des pastoriens en Afrique
Noire
, Paris, PUF, 1939, p. 7.

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