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siècle, le mot lui-même était devenu tabou pour le commandement qui avait peur de
la trop grande ingérence des médecins dans la conduite de l'activité
professionnelle : "Le mot de surmenage est mal vu en haut lieu et il est arrivé qu'on
nous en a demandé officiellement la définition" 44 écrivait Kelsch.
En fait, la loi généralisant le recrutement avait eu des conséquences
désastreuses. Le surpeuplement des casernes et l'incorporation de ce qu'on appelait
alors officiellement des non-valeurs en étaient les facteurs essentiels.
L'accumulation de sujets faibles dans des locaux où la contagion était favorisée par
l'exiguïté (les lits des chambrées, parfois, se touchaient) laissait à la déduction, la
découverte de remèdes simples : élargir les casernements et sévir au Conseil de
révision.
En 1896, un scandale énorme éclata : un soldat, atteint de phtisie, était mort à
l'hôpital militaire d'Amélie-les-bains et une question, fort difficile alors, se posait :
fallait-il renvoyer en congé de réforme les soldats tuberculeux ? Dès 1890,
l'Académie de médecine, après des mois d'une discussion menée par les plus
grands spécialistes, était arrivée à cette ferme conclusion : le soldat devait être
renvoyé dans ses foyers, car il était dangereux pour les autres et n'avait aucune
chance de guérison dans le milieu militaire. La science médicale, en sa haute
assemblée, avait délibéré ; il fallait obéir à ses lois : "Le commandement n'a pas le
droit de maintenir à son corps, même en l'envoyant à l'hôpital, un malheureux qui
pourrait guérir encore s'il n'était pas soumis à une foule d'influences dont une
partie au moins lui serait épargnée dans la vie civile ; il n'a pas le droit d'exposer à
une contamination presque certaine les camarades d'un tuberculeux maintenu sous
les drapeaux.
"Il a le devoir, enfin, de se tenir au courant des progrès de la science, de ne pas
paraître ignorer les délibérations d'un corps savant où la médecine militaire est
d'ailleurs représentée largement et avec honneur, et de montrer, en déférant aux
conclusions votées par l'Académie, qu'il a réellement à coeur de veiller à la santé de
l'armée" 45.
Un corps félé par la tuberculose menaçait toute l'harmonie sanitaire du
microcosme et se condamnait à mourir, il fallait en assurer l'évacuation.
Mais cette mesure ne s'opposait pas seulement à l'ignorance du
commandement, elle supposait que la reconnaissance d'une maladie socialement
criminalisée serait acceptée par le malade. Or, depuis longtemps, la phtisie se
déguisait sous des vocables de pudeur nosologique : bronchite ou pneumonie
chroniques, pleurésie, etc. De la même façon, on avait déguisé sémantiquement la
plus grande tueuse de la caserne : la fièvre typhoïde s'avouait, la plupart du temps,
comme "fièvre continue" ou "fièvre gastrique".
La sévérité de cette maladie sur le soldat "qui représente un réactif d'une
sensibilité extrême, susceptible de déceler, par son atteinte, l'existence de causes
morbifiques qu'on ne soupçonnait pas" 46, déclencha à la fin du siècle une véritable
bataille entre les casernes accusées de produire l'infection et les villes de garnison.
La plus faible réceptivité des civils accusait le milieu militaire "à tel point qu'en
certaines villes on a presque contesté aux médecins militaires le droit d'invoquer ces
conditions d'insalubrité extrinsèque dont l'immunité des habitants semblait
démontrer l'innocuité ? " 47

44 Dr. KELSCH, "La tuberculose dans l'armée", RHPS, (1905), p. 805.
45 Dr. L. REUSS, "Les tuberculeux dans l'armée, à propos d'un incident récent", HPML, XXXV,
(1896), p. 181.
46 L. COLIN, (Professeur dépidémiologie à l'école d'application du Val de Grâce), "De la fièvre
typhoïde dans l'armée. L'armée française constitue-t-elle un milieu typhoïgène ? ", HPML, XLIX,
(1878), p. 10.
47 Id., p. 9.
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