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Notons la marge d'erreur importante signalée par Bertillon, qui innove par
rapport à ses prédécesseurs.
Cependant, avant d'arriver à une précision statistique que la guerre militaire et
économique (toutes deux en pleine évolution stratégique depuis le XVIIIème siècle)
ont largement précipitée, les estimations démographiques, absolument nécessaires,
étaient faites avec des moyens qui sont intéressants à connaître. Si elles renseignent
mal sur l'objet même de leurs efforts, elles nous disent avec netteté la densité du
brouillard qui obstruait jusqu'à l'obstacle, la vision et par là, le chemin du pouvoir.
Les Tables réglées du formulaire de recensement projeté par Vauban sont
l'équivalent et la suite logique des cartes géographiques dans la panoplie des
moyens du gouvernement. Mais établir une telle transparence, c'était aussi mettre
fin aux abus de l'absolutisme et aux privilèges exorbitants de certains. Alors,
devant la tâche accablante et coûteuse, les bras retombaient : "On ne compte pas les
hommes, non plus que les feuilles d'une forêt, ou que tous les êtres qui se changent
et se renouvellent sans cesse" 19. Ne soyons pas étonnés, là non plus, que ce soit
Lavoisier qui ait repris l'idée de créer un Bureau spécialisé dans le dénombrement
des hommes.
Pères de l'hygiène, les chimistes ont tout naturellement vu dans les corps
humains matière à science exacte et donc, matière à compter. Un maître tel que
Lavoisier, théoricien de la dynamique atmosphérique des miasmes, ne pouvait
qu'attacher une extrême importance aux faits sociaux que les nombres devaient
révéler.
Le premier obstacle, dans l'histoire de la démographie, c'est le secret plus ou
moins dense attaché, par nature, à une affaire de pouvoir. Le dénombrement des
morts pendant les guerres est, par exemple, infiniment difficile à apprécier. Même
au XIXème siècle, de peur d'effrayer les gens, on en diminuait l'importance, ou on
ne comptait que les blessés qui décédaient (beaucoup moins nombreux, comme on
l'a vu, que les malades 20).


19 DUPAQUIER citant J.L. BIELFELD, Institutions politiques, La Haye, 1760 (cité d'abord par
J. HECHT en 1976).
20 Le pays, dit CHENU, en 1869, "ne sait pas que le nombre des pertes sur le champ de bataille,
pendant une guerre de quelque durée, n'est à celui des pertes par maladies, étrangères aux coups de
l'ennemi que comme 1 est à 7 ou 8", CHENU, Statistique médico-chirurgicale de la campagne
d'Italie en 1859 et 1860, tome 1, p. 3.
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