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élevées, ne jamais cultiver le sol soi-même et venir périodiquement se refaire une
santé dans son pays d'origine 68.
Certains, conscients que l'homme ne se transformerait jamais pour s'habituer à
un sol malsain, préconisèrent l'assainissement des pays et en particulier des
plaines. Mais devant l'entreprise dangereuse, coûteuse et militairement maladroite,
un Duvivier, par exemple, explosait : "Les assainir ! on n'y parviendra jamais.
D'ailleurs, ces plaines, fussent-elles saines, sont toujours les parties dans lesquelles
les chaleurs sont les plus dures à supporter. Militairement parlant, elles sont,
d'autre part, eu égard aux montagnes qui les entourent, dans une position fautive.
Pourquoi donc aller s'y établir ?... Dans quels faits trouvera-t-on des raisons pour
enterrer nos bataillons dans la Mitidja. Laissez donc là cette néfaste plaine, cette
alliée la plus puissante de l'ennemi ; franchissez donc, en vous bouchant le nez, cet
infect fossé... Lisez donc une fois attentivement le terrain qui vous entoure" 69.
En fait, une solution unique se dégageait : il fallait que l'Européen suive une
hygiène rigoureuse. Un véritable balisage sanitaire entoura désormais sa conduite
coloniale, précisant jusqu'aux dates où il devait débarquer. L'acclimatement,
désormais perçu comme un "triage fait par la mort" (Duvivier), devenait
définitivement une affaire hygiénique et l'expérience des médecins militaires allait
alors s'avérer cruciale et hautement stratégique. Eux seuls pouvaient déchiffrer la
cartographie de l'ennemi invisible.

La guerre des médecins
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"Gouvernants, prêtres, philosophes et savants, le
véritable médecin est plus que chacun d'eux ; seul, il les
résume tous, seul il connaît les rouages de la machine
qu'ils prétendent diriger. Et sans aller bien loin, je dirai
: Qu'est-ce que la parole la plus éloquente, qu'est-ce que
la science du plus profond et du plus habile
jurisconsulte, auprès des démonstrations d'un simple
rapport de médecine légale ?" 70
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Dès l'origine, la conquête du monde avait révélé des dangers sanitaires
insoupçonnés.
Les voyages maritimes, quelquefois meurtriers pour des équipages décimés par
le scorbut ou le typhus (qu'on attribuait l'un et l'autre à l'émanation putride),
s'étaient sans cesse améliorés en suivant les prescriptions de l'hygiène navale 71.
Progressivement, le bateau fut nettoyé de ses foyers miasmatiques et dans les
expéditions coloniales, on vit ce microcosme auparavant emblème d'insalubrité,
devenir refuge sanitaire pour des troupes menacées par un sol hostile qui leur


68 Toutefois, le désacclimatement présentait aussi des risques et fit rechercher pour cette raison
également, des solutions locales de remise en santé.
69 BOUDIN, ibid., p. 374.
70 Dr. AUBERT-ROCHE, op. cit., p. 12.
71 Le tour du monde effectué par COOK en 1771 ne fit que 5 morts sur 112 marins, alors qu'il
n'était pas rare, quelques années plus tôt, dans des voyages comparables, de perdre la moitié des
effectifs. La différence s'explique par l'obsession hygiénique de COOK qui faisait nettoyer, aérer,
purifier son navire quotidiennement. Voir, à ce propos, G. BLANC, On the comparative health of
the British Navy, London, 1822.
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