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donnait la fièvre 72. Renversant le principe de la quarantaine qui empêchait les
marins de débarquer, ou les obligeait à séjourner dans des lazarets proches de leurs
navires, le bateau-sanatorium de la fin du XIXème siècle affichait la réussite
spectaculaire de l'hygiène dans un rassemblement d'hommes qu'on avait pendant
longtemps rapproché sanitairement des prisons et dont la sentine, boyau percé du
ventre microcosmique, matérialisait le ramas olfactif le plus terrible de la
cosmologie du putride.
La conquête des pays lointains fit découvrir l'utilité de la tactique sanitaire. Les
Anglais, là encore, servaient de modèles et l'expédition contre les Achantis (1873)
était devenue dans la mythographie des expéditions coloniales, un modèle
incontesté : "Dans la petite armée anglaise qui est allée guerroyer contre les
Achantis, c'est au médecin que tout le monde obéissait ; ses ordonnances étaient
des ordres respectés par le général en chef, le résultat de l'expédition a été tel,
qu'on l'a surnommé la "guerre des Médecins"" 73.
Il ne s'agissait même plus, ici, d'essayer de réaliser une entente longtemps
désirée entre le commandement et le Service de santé. Le médecin, amiral de tous
ces hommes, qui étaient autant de navires en perdition, commandait en fait
l'expédition. Elle avait, grâce à lui, retrouvé les allures normales de la guerre en ne
laissant qu'à la mort légitime, la possibilité de frapper.
En 1895, l'expédition de Madagascar exaspéra les hygiénistes qui constatèrent
avec tristesse qu'on n'avait pas tiré des précédentes guerres du Tonkin, du Soudan
et du Dahomey, les leçons sanitaires qui auraient transformé l'entreprise en une
chevauchée de guerriers tout à la joie d'exercer leur art. Le gouvernement hova
comptait d'ailleurs sur l'ennemi invisible pour gagner la bataille : "Leur tactique
était de nous forcer à stationner dans les endroits malsains, dans le but de faire
décimer notre armée par la fièvre" 74.
Faite à rebours des conseils sanitaires, l'opération se solda par le bilan le plus
meurtrier du siècle : 6 000 morts (75 %) et tous tombèrent malades (dont 50 % si
gravement, qu'ils durent être rapatriés).
Et pourtant, les prévisions faites en fonction d'une éventuelle application des
précautions dictées par les expériences antérieures, avaient fait espérer que la
morbidité ne dépasserait pas celle, mythique, des Achantis : 18 %. Le massacre
inquiétait également par la juste révolte des soldats, menacés d'une mort évitable et
indigne : "Le soldat sait mourir pour son pays ; il est habitué à l'idée d'être frappé
par une balle ennemie. Par contre, l'esprit de sacrifice n'est pas suffisamment
développé pour lui permettre de supporter des souffrances qu'il juge inutiles. Il
rapporte à ses chefs la cause de ses misères, et la démoralisation en est la
conséquence. Ces faits sont graves, parce que les revenants de Madagascar
rapportent avec eux des impressions terribles, qui peuvent avoir des contre-coups
funestes. Il y a eu de l'enthousiasme pour aller là-bas, mais il y en a eu bien
davantage pour revenir ; et, s'il fallait recommencer, les volontaires seraient rares.
Une campagne de guerre qui ne laisse pas au coeur du soldat une satisfaction
morale, est défectueuse et on peut dire sans hésiter qu'elle a été mal organisée" 75.


72 Voir entre bien d'autres, Dr. F. BUROT (médecin principal de la marine), "Les navires-
hôpitaux dans les expéditions coloniales", HPML, XXXVIII, (1897), p. 312.
73 du CLAUX, "Nos soldats au Tonkin", HPML, X, (1883), p. 13.
74 Dr. J. LEMURE, "Morbidité et mortalité pendant l'expédition de Madagascar", HPML,
XXXIV, (1895), p. 506.
75 Id., p. 507.
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