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L'âge des passions

Longtemps considérée comme la suite inévitable de tous les vices, la maladie
était la rançon de l'exil que l'homme subissait sur la terre, loin de Dieu, torturé par
les passions. Bossuet, reprenant l'image classique de la maison pour le corps, avait
magnifiquement exprimé cette culpabilité, intrinsèque à l'humanité : "Qu'est-ce
donc que l'homme ? Est-ce un prodige ? Est-ce un assemblage monstrueux de
choses incompatibles ? Est-ce une énigme inexplicable ? Ou bien, n'est-ce pas
plutôt, si je puis parler de la sorte, un reste de lui-même, une ombre de ce qu'il était
dans son origine, un édifice ruiné qui, dans ses masures renversées, conserve
encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de sa première forme ? Il est
tombé en ruines par sa volonté dépravée ; le comble s'est abattu sur le fondement :
mais qu'on remue ces ruines, on trouvera, dans les restes de ce bâtiment renversé,
et les traces des fondations, et l'idée du premier dessin, et les marques de
l'architecte" 32.
Le soldat, dans sa jeunesse, libre de toute structure moralisante, et comme
protégé dans cette coupure par la caserne, était responsable de son insolite
faiblesse : "Beaucoup de médecins éclairés pensent que les maladies du soldat sont
en grande partie causées par son intempérance et ses excès, ou en d'autres termes,
qu'il est lui-même l'auteur de sa mort prématurée. Cette opinion n'a rien qui ne soit
vraie jusqu'à un certain point. Le soldat est dans la force de l'âge. Il a sa jeunesse
qui l'entraîne, son allure militaire qui séduit, et cette insouciance de conduite qui
mène à tous les excès. Dans ses heures de liberté, il n'abuse que trop souvent de
son loisir et de ses forces. Il est dans l'âge des passions, et la discipline à laquelle
on l'astreint lui demande encore plus compte de ses devoirs que de ses moeurs" 33.
Cependant, les maladies liées aux passions, principalement vénériennes et
alcooliques, n'expliquaient pas la généralité de cette vulnérabilité et il fallait
chercher dans la nature même de l'homme de guerre, l'origine d'autres misères.

Une vie d'aventure

Le métier des armes obligeait à l'exil et le mal du pays pouvait être mortel. Au
début du XIXème siècle, les soldats mouraient encore d'une nostalgie qui leur était
propre : "Il en est beaucoup parmi ceux que le sort envoie à l'armée, dont les
moeurs tranquilles se seraient mieux accommodées de la vie des champs, et qui,
transportés loin du hameau qui les vit naître, nourrissent au fond de leur coeur,
avec l'aversion de leur nouvel état, le regret des lieux où s'éleva leur enfance. Dans
les marches, aux manoeuvres, au quartier, leur pensée se tourne sans cesse vers le
toit paternel, mesure l'espace qui les en sépare, compte le temps qu'il leur faudra
passer sans le revoir. Peu à peu, ils deviennent tristes, solitaires ; rien ne saurait les
distraire ; ils languissent, tombent tout à fait malades, et meurent à l'hôpital loin de
ces champs et de leur famille qu'ils ne devaient plus revoir et qu'ils appellent encore
à leurs derniers moments. Cette cause de mort ne se trouve point dans la vie civile ;
elle est particulière aux soldats" 34.

32 Cité par DESCURET, op. cit., p. 10.
33 BENOISTON de CHATEAUNEUF, op. cit., p. 277.
34 Id., p. 278.
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