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Mais le texte de Bertillon qui va suivre et qui était simplement destiné à prouver
aux membres de l'Académie impériale de médecine qu'il pouvait y avoir "autant de
mesures de la vie que de mesureurs"
30, démontre les dangers d'une haute
technicité médicale en matière anthropométrique. La démonstration peut aisément
s'étendre de la morphologie humaine à la morphologie sociale et faire craindre le
risque, tout théorique, d'une démographie confiée aux seuls médecins, fussent-ils
hygiénistes !

Honneur au Tatare

"S'il s'agissait de classer par ordre de grandeur quatre têtes types, l'une d'un
nègre du Congo, une de Patagon, l'autre de Tatare, une autre de Français et que,
négrophile, je voulusse favoriser l'Africain, je mesurerais le diamètre antéro-
postérieur des quatre têtes ; le nègre, ayant le crâne le plus allongé, viendrait le
premier, ensuite le Français et en dernier lieu, le Patagon et le Tatare.
"Si je voulais faire honneur au Tatare, je prendrais le diamètre transverse et par
ordre de grandeur, je placerais aussi légitimement le Tatare au premier rang, puis le
Français, puis le Patagon et le nègre.
"Si j'étais Patagon, je prendrais le diamètre vertical ou la hauteur des quatre
têtes, et la première place reviendrait sans doute au Patagon, etc.
"Mais étant Français, je ferais le produit des trois diamètres, et j'aurais la
satisfaction de mettre mon compatriote au premier rang, puis le Tatare, le Patagon,
enfin le nègre. Si l'Africain, mécontent de ce classement, concluait que le mesurage
des crânes est chose chimérique ; que, par lui, on obtient tout ce que l'on veut, il
aurait produit un argument du même ordre et aussi fort que ceux de quelques
Européens sur la statistique"
31.

Difficilement compatible avec la sauvegarde de la liberté, l'ordre hygiénique
comme l'ordre médical trouve sa raison d'être dans le concours qu'il fournit à la
science du gouvernement. Facteur de rationalité, cette science emmène le pouvoir
vers une efficacité harmonieuse qui ne menace pas la civilisation.

Ayant contribué à établir les bonnes croyances en matière de mortalité militaire,
l'hygiène allait chercher si une vulnérabilité propre au soldat était la cause du
désordre.

  1. Le talon d'Achille


Devant une mortalité aussi paradoxale, la logique imposait deux directions
résolutives. Premièrement, le milieu était spécifiquement défavorable et les
hygiénistes ont cherché pendant plus d'un siècle à changer l'architecture de la
caserne pour en faire un idéal de salubrité ; deuxièmement, des hommes ainsi
rassemblés, hors du monde, pour une vie qui les coupait de leurs habitudes,
devenaient des êtres à part ayant une morbidité et une mortalité hors du commun.
Ayant par ailleurs analysé quel était le régime militaire, il reste, pour expliquer cette
appréhension type de l'homme des microcosmes, à chercher ce qui pouvait
susciter, pour l'imaginaire du siècle, l'idée d'une telle discrimination dans
l'humanité et si elle suffisait à expliquer la fragilité apparemment incohérente du
soldat.


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30Dr. BERTILLON, "De la durée de la vie humaine et des diverses mesures en usage pour la
déterminer", mémoire lu à l'Académie impériale de médecine le 14/3/1865, HPML, XXV, p. 192.
31Id.

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