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Particulièrement féroce dans la marine, la nostalgie, par elle-même, faisait des
morts que l'on distinguait de celles qu'elle favorisait : "Chaque année, la nostalgie
en fait périr un certain nombre, ou bien elle complique d'autres maladies dont elle
rend la terminaison funeste"
35nous dit Benoiston qui évoque aussi une épidémie
de fièvre adynamiqueainsi provoquée en 1757 dans un bataillon de la milice
(partie de l'armée dont les hommes étaient tirés au sort). En 1805, des Bretons,
"race" particulièrement réfractaire à la conscription, furent décimés en Moselle et
dans la fumée statistique, on peut entrevoir une forte proportionalité des victimes
parmi les hommes de l'Ouest.

Quand elle ne tuait pas directement, la nostalgie pouvait entraîner au suicide. Le
grand nombre de militaires trouvés parmi les noyés de la morgue, témoignait de
l'hécatombe. Mais ces actes désespérés n'étaient pas forcément liés au dégoût de la
vie. La discipline favorisait des abus de pouvoir que certaines sensibilités ne
pouvaient supporter : "Il y a des sous-officiers, chargés des détails de l'instruction,
qui traitent les recrues avec la plus grande dureté, non seulement en leur adressant
des paroles outrageantes, mais encore en les frappant. C'est ce dont j'ai été le
témoin, non sans indignation. Les malheureux jeunes gens ainsi maltraités, se
dégoûtent de l'état militaire ou désertent ; ou bien ils prennent du chagrin et
deviennent nostalgiques. On ne doit jamais oublier que le soldat est un être sensible
envers lequel on n'est point dispensé d'être juste et humain"
36.

Les suicides consécutifs à une réprimande n'étaient pas rares 37. Véritable coup
de froid mental, la nostalgie trouvait son mythique contraire dans le coup de chaleur
que le duel matérialisait.

Fortement lié au mépris de la vie qu'affichent les vrais hommes et que l'on
retrouve chez l'ouvrier qui travaille dans les industries les plus insalubres
38, le
duel succédait, dans les saisons, à la mélancolie.

Favorisés par le printemps et l'été, les duels étaient plus fréquents dans les
grandes villes, où les occasions de discorde ne manquaient pas. L'entassement
produisait aussi des querelles dont le nombre était amplifié par la taille des casernes.
La fraternité d'armes, en effet, était plus difficile dans les garnisons, faites de
différents corps où éclataient "ces jalousies, ces rivalités qui dégénéraient en
combats acharnés, continuels, contre lesquels la voix de la raison et l'autorité des
chefs étaient presque toujours impuissantes"
39. Paris et Toulon détenaient en la
matière un triste record et si le port égalait la capitale, c'était parce que les soldats de
terre s'y opposaient sans cesse aux soldats de mer. Parangon de l'abomination
militaire urbanisée, Toulon l'emportait sur Paris par le nombre de ses vénériens,
bouclant avec la punition de l'aventure sexuelle d'alors, la boucle du désordre des
corps dans la tourmente de l'arrachement et de l'enfermement microcosmiques.

Exposés à une corruption urbaine que les ports exacerbaient hygiéniquement,
tourmentés par les passions, les soldats étaient en outre fragilisés par l'entassement
inévitable de la caserne. Fléau combattu pendant tout le siècle par les hygiénistes, la


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35Ibid.
36VAIDY, Dictionnaire des sciences médicales, article "Hygiène militaire", cité par
BENOISTON, op. cit., p. 279.
37Le journal des Débats, 25/08/1832.
38Cette attitude de défi leur faisait parfois considérer les mesures de protection comme l'aveu
d'une faiblesse indigne de leur état "ils croiraient montrer un manque de courage en ne faisant pas
un travail présentant un danger". A. CHEVALLIER, "Note sur les accidents saturnins observés
chez les ouvriers qui travaillent à l'émaillage des crochets du télégraphe", HPML, XV, (1861),
p. 280.
39BENOISTON, ibid.., p. 283.

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