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multiples. On avait longtemps cru qu'il aurait été dangereux pour un pays de révéler
ainsi ses faiblesses. Mais quand les pays voisins le firent, il a très vite été entendu
que la divulgation n'avait pas de conséquences stratégiques notables. D'ailleurs,
tous avaient le même problème à résoudre avec plus ou moins d'intensité. En outre,
à cette époque, un projet de loi avait été déposé par le gouvernement pour appeler
80 000 hommes supplémentaires sous les drapeaux et il fallait rassurer les députés
sur le sort des soldats.
Apparemment, le Ministère de la guerre ne s'attendait pas au choc et croyait,
avant l'enquête statistique, de concert avec la commission de la Chambre chargée
d'examiner le projet, que le soldat vivait dans des conditions sanitaires beaucoup
plus favorables que dans le civil et une estimation tout à fait fantaisiste avait même
été donnée auparavant par le gouvernement devant une chambre qui n'y avait fait
aucune objection : "La perte par décès est à peine de trente sur mille annuellement, y
compris celle que nous faisons en Afrique, tandis que, dans la vie civile, et pour la
même période d'âge que celle des jeunes soldats, la mortalité dépasse ce chiffre :
d'où il faut conclure que la profession militaire, en temps de paix, est favorable à la
conservation de l'homme" 9.
Et notre brave général de s'exclamer, vainqueur de ce préjugé : "Voilà ce que
croyaient vos commissions, ce que croyait le gouvernement. Eh bien ! C'est
précisément, et pour la population et pour l'armée, le contraire de ce qu'on croyait.
L'erreur avait été ainsi consacrée officiellement".10
Or, la réalité était sévère : dans l'infanterie, le soldat mourait deux fois plus que
son semblable dans le civil. En Algérie, le danger biologique triplait pour la
soldatesque qui y mourait 6 fois plus que si elle était restée en France ! Ces
estimations, commencées par Boudin, ont été admises pendant tout le siècle par les
hygiénistes. Elles n'ont subi qu'épisodiquement des remises en question, vite
démontées par les faits statistiques. Ainsi en 1871, la fièvre revancharde en étant
peut-être la cause, une polémique virulente agita le Conseil de santé de l'armée. Ely
soutenait contre Lagneau et Vallin, que la mortalité militaire était plus faible que la
mortalité civile pour des hommes du même âge. Le différend venait de l'élément
civil mis en comparaison. Ely le prenait dans le milieu urbain où le soldat était
encaserné, alors que ses contradicteurs, suivant la tradition, le prenait dans le milieu
d'origine du soldat.
Jamais simple, l'interprétation statistique ne l'est pas non plus dans
l'établissement de ses données et l'évolution historique de ce travail exploratoire
des nombres est d'une telle importance dans la rationalisation des moyens de
gouvernement, qu'elle ne pouvait qu'être liée à l'histoire militaire et, s'agissant
d'humanité, à l'histoire de l'hygiène.

Le combat statistique

"Il est curieux de noter qu'à l'apogée de la monarchie absolue, les progrès des
recensements sont l'oeuvre, non du contrôleur général, mais du spécialiste des
fortifications !" écrivent J. et M. Dupâquier 11. Ne nous en étonnons pas, bien au
contraire ! Connaître le nombre de ses sujets est, pour un monarque, le gage de son


9 Cité par PAIXHANS, "Rapport sur l'état sanitaire et la mortalité des armées", Moniteur,
(3/4/1846), in BOUDIN, op. cit. p. 87.
10 Id.
11 J. et M. DUPAQUIER, Histoire de la démographie, Paris, Perrin, 1985, p. 87 (livre par
ailleurs excellent et qui nous a été fort utile).
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