- Némésis coloniale

Bouleversant l'ordre du monde, l'entreprise coloniale s'exposait mythiquement
à la colère des dieux et la maladie exotique, Némésis moderne, semblait punir des
colonisateurs pourtant venus répandre le bien : "Sous les tropiques, les peuples
s'éteignent dans la mollesse s'ils ne sont pas perpétués par un courant continu
d'émigration" 54 disait Bertillon, qui exprimait là une idée fondamentale pour
l'époque. En colonisant, on allait rendre service aux peuples envahis et l'on se
sauvait soi-même d'une obsédante dégénérescence : "Si nous ne faisons pas un
effort violent, si nous ne secouons pas les vices qui étouffent notre race dégénérée
comme on l'appelle, il faudra convenir, hélas ! que l'heure de la décadence
française a sonné (...). Tournons le dos à la vieille Europe qui ne nous réserve que
des haines et des vengeances ; élargissons nos vues et lançons-nous vers des
espaces sans limites (...). Nous rentrerons dans notre véritable destinée qui est
l'exploitation du globe (...). Les médecins qui, envisagés dans leur ensemble, sont
dépositaires d'une grande force morale, devraient fournir une opinion à ce sujet, et
la répandre partout ; en cela, ils feraient de la vraie et de la bonne médecine
sociale"55.

Au-delà d'un espoir jamais éteint mais bien déçu, de razzia des précieuses
denrées du lointain, on comptait voir la baisse de la natalité enrayée par l'ouverture
des espaces. Comme si l'encombrement du pays lui-même avait été cause d'une
pathologie sociale fortement ressentie et matérialisée par une dégénérescence alors
indiscutée. Mais l'optimisme n'était pas la règle et les faits démontrèrent les risques
biologiques effrayants qu'encouraient civils et militaires dans une entreprise que
presque tous les économistes condamnaient. Quelques chimères, parfois, firent
espérer qu'à la longue, le colon s'acclimaterait, mais il fallut attendre le miracle
pastorien pour voir les choses s'améliorer et rendre cet exil volontaire supportable.

Les conquérants à la triste figure
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Longtemps, l'Algérie servit de terrain d'expérimentation à toutes les théories
émises sur les possibilités de la colonisation. Dès sa conquête, en 1830, l'entreprise
eut des adversaires parmi les plus brillants esprits de l'époque. Ils forgèrent à son
propos des maximes où se révélait le pessimisme le plus noir et qui, par leur
intensité, sont parvenues jusqu'à nous : "L'Algérie est un rocher nu sur lequel il
faut tout apporter, excepté l'air et l'eau" (général Bernard, ministre de la Guerre) ;
"Les cimetières sont les seules colonies toujours croissantes de ce pays" (général
Duvivier) ; "La colonisation est une cause d'affaiblissement pour la France qui lui
donne le plus pur de son sang et de son or" (Napoléon III). Les discours de

54 Dr. BERTILLON, "Lettre sur la loi de population", Gazette des hôpitaux, 16/1/1872.
55 Id.
56 Maréchal BUGEAUD, Colonisation d'Afrique, Paris, p. 24, cité par BOUDIN, "La
colonisation française en Algérie", HPML, XXXIX, (1848), p. 348.
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