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On pouvait, pour évaluer les pertes, comparer les effectifs avant et après la
campagne. C'est le moyen qui fut utilisé par d'Ivernois pour les guerres
révolutionnaires et consulaires 21. Mais il arrivait ainsi à des résultats exorbitants :
un tiers seulement aurait survécu et on devine sans peine l'intérêt politique qui a
présidé à ces calculs. Bien qu'à partir de 1801, le nombre des décès, des mariages
et des naissances ait été relevé, les estimations n'étaient pas plus aisées pour
connaître le nombre de morts que les guerres faisaient, car beaucoup mouraient en
terre étrangère et n'étaient pas inscrits 22.
Cette obscurité n'empêchait pas de compter et de comparer et, malgré les
lacunes considérables des données, les auteurs arrivaient à s'entendre! Ainsi,
Thiers, de Broca et Richet fixaient-ils à un million le nombre de soldats tués dans
les batailles de 1800 à 1815. Additionnant des nombres énumérés par bataille, sans
discerner de façon uniforme la part des blessés, celle des tués ou celle de ceux qui
mouraient plus tard de leurs blessures, et sans compter le nombre de ceux qui
mouraient de maladies (en général trois fois supérieur), les auteurs, conscients de
l'approximation, voulaient surtout démontrer l'énormité de la saignée à une époque
où "on entrait dans le service militaire pour n'en plus sortir vivant" 23.
L'importance croissante des levées destinées à combler les pertes est aussi un bon
indicateur d'approximation : après la campagne de Russie, il restait, d'après Larrey,
l'illustre médecin militaire, 3 000 hommes sur les 400 000 du départ et cinq levées
successives (1 140 000 hommes) furent effectuées pour la relève.
En bref, au XIXème siècle, le nombre de morts faits dans l'armée par les
guerres républicaines et napoléoniennes variaient de 1 300 000 24 à 3 millions 25,
selon la méthode utilisée.
A côté de cette boucherie qui avait marqué pour longtemps les esprits, les
différents épisodes guerriers de la première moitié du XIXème siècle prenaient
l'allure de distrayantes équipées. La campagne d'Espagne (1823), la guerre de
Grèce (1828), la conquête de l'Algérie (1830), la prise d'Anvers (1832), etc.
coûtèrent relativement peu d'hommes. Ainsi, la fameuse prise de la Smala d'Abd-
el-Kader, véritable Bouvines du XIXème siècle, n'avait fait que 9 morts et 12
blessés 26, mais les colonies tuaient d'une bien autre façon...
A partir du second Empire, les guerres prirent une allure nouvelle et les
statistiques médicales de l'armée ne furent publiées qu'après les sanglantes
campagnes de Crimée (1854-56), d'Italie (1859-60) et de Chine (1860-61), en
1861. Cependant, on ne sut jamais rien des pertes subies au Mexique (1862-66), en
Cochinchine et au Tonkin (conflits traînant du Second Empire à la fin du siècle).
Face aux nombres obtenus par de laborieuses recherches, la naïveté, parfois,
provoque des réflexions finalement lourdes de sens : "Comparée à l'énorme


21 D'IVERNOIS, Tableau historique et politique des pertes que la Révolution et la Guerre ont
causées au peuple français, ch. II ; Des causes physiques, politiques et morales de la
dépopulation présente et future de la France, Londres, 1799, p. 5.
22 RAUDOT de l'YONNE, De la décadence de la France, Paris, 1850, 4ème édition, p. 160.
23 Général FOY, Histoire de la guerre de la péninsule, t. 1, p. 56, cité par G. LAGNEAU, "De
la mortalité due aux guerres depuis un siècle", HPML, XXXII, (1894), p. 82. (La loi qui limitait à
quatre années la durée du service fut déclarée non avenue).
24 POUILLET, Sur les lois générales de la Population ; Compte rendus de l'Académie des
Sciences, XV, 2ème semestre 1842, p. 867. Cité par LAGNEAU, op. cit. p. 83.
25 Ch. RICHELET, "L'accroissement de la population française", la Réforme Sociale, (1er avril
1891), p. 512. Cité par LAGNEAU, id., p. 80.
26 Camille ROUSSET, "Le commencement d'une conquête", Revue des Deux-Mondes, (1er mars
1887, p. 127 et février 1888, p. 785). Cité par LAGNEAU, id., p. 84.
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