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L'insuffisance des bateaux, dans une guerre où les opérations avaient lieu par la
rivière, avait obligé les soldats à passer par les marais, où la fièvre les avait tous
saisis.
En 1896, l'exploit réalisé par la Mission Marchand, guidée médicalement par le
docteur Emily, émerveilla et consola les hygiénistes français jusqu'alors
cruellement déçus. Traversant les 7 000 km qui séparaient l'Atlantique de l'Océan
Indien, treize Européens et deux-cents noirs firent de l'expédition une véritable
vitrine de l'efficacité pastorienne.
La quantité, la nature et le conditionnement des indispensables médicaments que
la traversée de ce gisement morbide imposait, servit de modèle à tous les médecins
coloniaux. Parmi les toutes premières préoccupations, la coiffure avait trouvé sa
norme : le casque fut rejeté au profit d'un chapeau en feutre léger et souple, à larges
bords, recouvert d'une coiffe blanche (anti-moustique).
Bien que munis de filtres Pasteur et de petits filtres à l'amiante, les vaillants
explorateurs n'utilisèrent que de l'eau stérilisée par l'ébullition. Distribuant à foison
le sulfate de quinine et les moustiquaires, la mission porta même secours à l'armée
du sirdar Kitchener qui avait remonté le Nil sans cet équipement : "Le colonel
Marchand vint en aide aux officiers et sous-officiers anglais, en leur faisant cadeau
de tout un ballot de tulle destiné à être transformé en moustiquaires ; mais les
soldats noirs, de même que les officiers et sous-officiers égyptiens, durent
continuer à coucher à visage découvert. Il en résulta dans le camp anglais un
nombre considérable de fiévreux, alors que le Dr. Emily n'eut presque pas
d'accidents paludiques à signaler chez ses hommes" 76.
Soignant au passage les varioleux et les syphilitiques d'Abyssinie, le "pionnier
valeureux de la science et de la patrie" 77 rentra deux ans plus tard en France et le
récit de cette victoire sanitaire conforta l'opinion dans l'idée de l'injuste traitement
qu'avait subi politiquement Marchand, paradoxalement obligé d'abandonner
Fachoda aux Anglais sous le prétexte de l'état sanitaire de ses troupes...
L'argument, aussi faux qu'inusité, démontre par récurrence la connaissance exacte
et répandue que l'on avait alors des dangers sanitaires ordinairement encourus par
les troupes coloniales.
La présence grandissante des médecins, indispensables compagnons de la
conquête militaire, allait également révéler le pouvoir que le médecin blanc pouvait
prendre sur des populations parfois ravagées par les maladies qu'on leur avait
apportées : "Le médecin, armé de son savoir, de sa pharmacie et de sa bonne foi, a
plus de chance que n'importe quel soldat, marchand, ingénieur ou instituteur, d'être
bien accueilli par les populations réputées les moins confiantes" 78.
Les expéditions conduites en 1907-1908 par Lyautey contre les Beni-Snassen
démontrèrent militairement l'efficacité de l'organisation sanitaire et servirent de
modèles. En la matière, les théoriciens abondaient et les publications multipliées sur
la colonisation scientifique allaient du lourd traité au digest qui aurait pu permettre à
tout un chacun de conquérir allègrement un demi-continent !
En fait, les réussites militaires encourageaient l'émigration des Européens qu'il
fallait ensuite protéger. Hygiéniquement confondus dans leurs entreprises, civils et
militaires allaient donner le départ à la conquête pastorienne du monde.


76 Dr. CRITZMAN, "La mission Marchand de Loango à Djibouti par Fachoda", HPML, XLV,
(1901), p. 304. (rapportant le récit du Dr. REMILY, Archives de médecine navale, 3ème
trimestre 1900).
77 Id., p. 305.
78 P. BROUARDEL, allocution de la séance de distribution des diplômes de médecine coloniale de
l'université de Paris (25/12/04), HPML, III, (1905), p. 215.
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