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L'image du labyrinthe convient pour illustrer l'itinéraire vital du soldat. Engagé
sur une route inhabituelle et tortueuse à l'envi, dont l'issue peut être la vie mais
aussi la mort héroïque, professionnelle, il rencontre en chemin une surabondance
de cloisonnements où la mort illégitime le guette et souvent le saisit.
Le travail de l'hygiéniste consiste à redresser ce labyrinthe de manière à ce qu'il
s'approche le plus possible de la ligne droite et conduise le soldat sans détour vers
la vie ou une mort attendue, remise en ordre.
Cette ligne continue l'emmène vers une autre forme de perdition, peut-être
encore plus grande, mais acceptée parcequ'elle est de l'essence même de sa
fonction. "Il en est de la noblesse du guerrier comme d'un sourire de prostituée,
dont la vérité est l'intérêt" 2. Le soldat fait de son corps une chose utile pour celui
qui l'emploie. Transformée en marchandise circulante dans un système qui fait de la
vie l'enjeu primordial et insurpassable, la chair à canon doit mourir par le canon.
Les études hygiéniques sur les façons de mourir dans l'armée sont destinées à
faire jaillir un modèle de mort admissible. La mort réservée à l'ennemi est de celles-
là. Elle concerne très peu l'hygiène qui se contente d'enrayer au mieux son
processus quand il n'est pas instantané et gère les déchets humains que cet arrêt
peut engendrer. Après guerre, elle mesure aussi les conséquences biologiques
générales qu'a produit le désordre et redéfinit inlassablement ce que la mort devrait
être en n'acceptant jamais ce qu'elle a été. Mais l'hygiène militaire ne dit pas qu'il
ne faut pas mourir - c'est la raison d'être de la profession du soldat - elle classe les
morts possibles de l'acceptable à l'inacceptable. Elle normalise la mort et par là, elle
la cautionne.
Il n'est jamais question de remettre en cause la nature essentiellement négative,
biologiquement, de la guerre. La mort absurde, pour l'hygiéniste, c'est justement
celle qui ne vient pas des armes. Or, elle prédomine même en temps de guerre et la
colonisation en a inventé des formes nouvelles qui compromettent les capitaux que
la guerre, économique cette fois, a mis en jeu.
Quant à la guerre classique - il en a déjà été souvent question dans cette étude -
elle exacerbe les problèmes sanitaires et précipite les recherches de solution.
Amplificatrice des anormalités biologiques, elle aide à définir efficacement les codes
et emporte par l'expérimentation massive, les plus réfractaires convictions. En
outre, elle juxtapose à foison les façons de mourir et récompense les bonnes,
consacrant par des médailles la forme rituelle du sacrifice.


2 G. BATAILLE, Théorie de la religion, Gallimard, Oeuvres complètes, tome VII, 1974, p. 317.
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