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Et, terrible coup pour le militaire : "L'homme a subi la contagion ; on a peur de
s'enrhumer, de se fatiguer ; la jeunesse soigne sa peau, mais pas les muscles du
corps ni ceux de l'âme ; l'ancien lion est devenu petit crevé"
81.

Où sont passés les géants de la Révolution avec leurs grosses mains
brandisseuses d'armes, taillant dans la broussaille des régimes féodaux le chemin
des Lumières ? "Se reconnaîtraient-ils dans leurs descendants, dans la noblesse
d'aujourd'hui qui recherche entre autres signes de distinction la petitesse des
extrémités, petitesse qui signifie simplement absence du travail, et la petitesse
générale des formes qui signifie affaiblissement ?"
82.

Conjointement, la science qui sauve les chétifs et la religion qui favorise la
sélection humanitaire, au détriment de la sélection naturelle, sont accusées
d'accélérer ainsi la dégénérescence.

Cependant, si la sollicitude pour celui qui a l'air malade est importante dans la
représentation sociale de la maladie, elle se complique d'un agrégat d'autres
facteurs.

A une époque où l'exode rural fournissait une quantité importante de miséreux
aux villes, sans doute était-il de bon ton de se distinguer radicalement de ces
rougeauds qui ne parlaient souvent pas la langue nationale. En plus de ce vif et
archaïque désir d'avoir l'air d'être de la ville, une préoccupation médicale ancienne
révèle la croyance dans le voisinage obligé du mal avec le génie.

En 1839, un membre de l'Académie de médecine fait paraître un ouvrage
(récompensé par l'Académie des sciences) qui traite de la santé des beaux
esprits 
83. Pour la première fois, l'organisation physique spéciale qui les distingue
du commun et qui explique en partie leur nature exceptionnelle, est étudiée de fond
en comble. L'effet de cette prédisposition est mis en relation avec les moeurs, le
caractère, les habitudes et la physionomie morale. Les maladies inhérentes à un
mode de vie forcément spécial trouvent dans les règles hygiéniques indiquées par
l'académicien, une parade qui n'épargnera pas la tentative de redressement moral.
Cette passion pour le corps des gens célèbres (sur laquelle nous reviendrons) va
révéler une loi aux exceptions très rares : la prédominance du système nerveux
(sensibilité) sur le système musculaire (contractilité). Ainsi s'explique la
vulnérabilité physique des génies. Epuisé par les passions et l'activité de l'âme, leur
corps se consume. Tutto spirito, tutto bile, tutto fuoco
84, Voltaire est l'exemple
même de cette disparition matérielle : "Son corps mince et voûté, dit M. Ségur,
n'était plus qu'une enveloppe légère, presque transparente, et au travers de laquelle
il semblait qu'on vît apparaître son âme et son génie"
85.

En fait, le génie n'a pas de corps, ou plutôt, il a eu un corps et ce schéma de
disparition va rendre le malade intéressant au point de le mettre à la mode. Le corps
qui s'évanouit, s'inverse dans la radiographie (1895), se vide de son sang,
maigrit, pâlit, laisse apparaître l'esprit sous ces multiples gommages. Alors, cette
beauté métaphysique, "cette expression délicate, cette beauté fine que donne la


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81Id., p. 407.
82Ibid., p. 407.
83J.H. REVEILLE-PARISE, Physiologie et hygiène des hommes livrés aux travaux de l'esprit,
ou Recherches sur le physique et le moral, les habitudes, les maladies et le régime des gens de
lettres, artistes, savants, jurisconsultes, administrateurs, etc., etc.
, (2 volumes), chez Dentu et
Baillière, Paris, 1839.
84S. ROSA, cité par E. LISLE, HPML, XXIV, (1840), p. 221.
85Id.

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