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charcuterie et la science, les équarrisseurs tentaient de répandre leurs insalubres
charognes dans la consommation publique : "Nos empoisonneurs publics ont des
procédés grâce auxquels ils arrêtent la putréfaction la plus avancée et enlèvent toute
trace d'odeur révélatrice aux charognes converties en cervelas, saucissons et
hachis"
122. Parfois les clos d'équarrissage sont doublés de fabriques de
saucissons. A la suite des fameux "scandales de l'Est" où des empoisonnements
alimentaires par la viande ont frappé quantité de soldats, une enquête est déclenchée
dans toute la France, en 1908, et révèle une multiplicité de trafics, dont les
équarrisseurs ne sont pas tous coupables. Ils sont, sur ce plan, concurrencés par les
bouchers
123qui profitent du désordre normatif et vont jusqu'à ouvrir des
boucheries clandestines.

Les Allemands, qui mènent, spécialement depuis la fin du XIXème siècle, une
politique hygiénique très autoritaire, n'hésitent pas à envoyer en prison les
équarrisseurs qui ne peuvent justifier d'un contrôle sanitaire avant l'abattage des
animaux
124.

De grandes scènes pathologiques ont tout spécialement orné la Belle Epoque,
car son goût pour les banquets facilitait les empoisonnements multipliés. Cependant
que les casernes, victimes de fournisseurs indélicats, servaient périodiquement de
théâtre à des scandales dont la viande corrompue, même si elle était d'abord
soupçonnée, n'était pas toujours responsable. Ainsi, au fort de Bessoncourt
(Belfort), en 1893, une intoxication massive par de l'huile d'arme qui avait servi à
assaisonner de la salade, provoqua-t-elle chez un médecin une description dont
l'humour prouve, au-delà de l'effet scatologique, à quel point la chose était
banalisée : "Au milieu de la nuit... la cour du fort était sillonnée d'hommes plus ou
moins vêtus se dirigeant vers les cabinets à des allures diverses, suivant qu'une
diarrhée pressante hâtait leurs pas, ou que le hoquet précurseur ralentissait leur
marche. Beaucoup n'achevaient pas l'étape, quelques-uns échouaient au port ; et
sur la route du retour, nous rencontrions ces malheureux se traînant avec peine, le
visage défait, au front perlé de fine sueur, répondant difficilement à nos questions,
présentant enfin, dans l'ensemble de leur physionomie, la fatigue de l'homme qui a
subi des orages intimes et la crainte de celui qui en attend encore"
125.

Alors, ce renversement apparent de l'ordre des choses que font les personnages
à l'envers, ne fait en réalité que traduire une vérité dure à dire, dont ils réalisent
l'assomption.

La ferveur carnivore, impossible à satisfaire quantitativement, est étroitement
associée à la fureur industrielle et urbanisatrice. En écume de ces bouleversements,
les nuisances de tous ordres ont été l'objet d'une observation idéologiquement
diversifiée et les hygiénistes aberrants n'ont fait que concrétiser l'extrémité du
spectre lumineux d'un positivisme qui aurait dérangé tout le monde, sans les
auréoles de sainteté que portaient ses missionnaires.

A cette recherche passionnée de l'hygiène pour obtenir, par la viande, la
restauration des corps abîmés de la "ville qui les use", et de l'industrie qui dévore
leurs forces, est associée la quête des moyens indispensables à la suffisance
alimentaire.


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122H. MARTEL, "Les clos d'équarissage et l'hygiène", HPML, XVII, (1912), p. 45.
123Quand ils ne sont pas à la fois bouchers et équarrisseurs !
124Les abattoirs clandestins ("Polka Schlächterei") sont pourchassés sans relâche depuis que la loi
du 3 juin 1900 a créé une inspection généralisée qui fait cruellement défaut en France et qui a été
motivée, en Allemagne, par de graves épidémies de trichinose.
125Dr. REBOUL in Gazette des hôpitaux, (1893), rapporté dans HPML, XXXI, 1894, p. 282.

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