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Le gourmet bactériologique


Parmi ces "empoisonneurs du peuple", une figure légendaire se dégage et
défraie la chronique : le vétérinaire Decroix, chasseur d'Afrique à la retraite. Il
raconte qu'après avoir vu des mères manger leurs enfants pendant une famine, en
Algérie, il a pris la décision de faire sur lui-même, à la façon de Parent-Duchâtelet,
des expériences de consommation dangereuse.

Afin d'être en forme pour manger les diverses viandes insalubres qu'il rapporte
de la ménagerie du Jardin des Plantes (une "source certaine"), il déjeune avec de
l'infusion de foin et une tartine de beurre. Il a souvent des invités, pas toujours
avertis. Quelquefois des amis économes lui quémandent du filet de cheval morveux
pour des banquets de 12 à 15 personnes. Il ne cache pas qu'il a parfois des
inquiétudes : "Me voilà arrivé aux plus terribles angoisses de ma vie ; plus terribles,
beaucoup plus que celles éprouvées au moment où j'étais couché en joue, pour être
fusillé, à la chute de la Commune (mai 1871) et lorsque, malgré mes protestations,
je voyais conduire des innocents à la fusillade"
113. Sa recette suprême : bien faire
cuire. "Faites cuire votre lard trichiné et le trichine, composée d'oxygène, de
carbone et d'azote, comme tous les produits animaux, servira à vous alimenter au
lieu de vous tuer"
114. Bien souvent, il doit arracher sa matière première aux
ménageries, aux inspecteurs sanitaires et aux clos d'équarrissage, qui rechignent à
la lui fournir. "Je demande au lieutenant qui commande cette batterie de vouloir bien
me livrer ce cheval (morveux), pour mon usage et celui de mes amis et
connaissances. L'officier n'ose prendre sur lui la responsabilité et m'envoie au
capitaine, qui me renvoie au colonel, qui me renvoie au Général de Courty. Celui-ci
me dit d'écrire au Ministère de la Guerre !..."
115

Du lait de vache pestiférée aux volailles cholériques, en passant par le guépard
épileptique qu'il mange en daube chaude, les expériences se multiplient et ébranlent
l'opinion des hygiénistes.

La démarche de ce vétérinaire rappelle celle de Parent-Duchâtelet. Tous deux
remplissent, à la façon des "personnages à l'envers" des sociétés primitives, un rôle
mythique fort important.

Et tout d'abord, ce n'est pas un hasard si Decroix est un vétérinaire. Ces
savants, scientifiquement nés à la fin du XVIIIème siècle, seront, avec les
chirurgiens, les premiers adeptes du pastorisme (surtout Bouley, qui combattit à
l'Académie des Sciences et à l'Académie de Médecine pour les théories de Pasteur
et à qui le XIXème siècle doit la loi pionnière sur la police sanitaire des animaux du
21 juillet 1881, quinze ans avant celle réclamée pour la protection de l'homme).

Dès 1889, l'inspection sanitaire triompha à l'exposition universelle de Paris en
présentant sa collection pathologique : "Fragments d'os nécrosés, foies de cheval,
types de calculs biliaires, rénaux et intestinaux, égagopiles (concrétions trouvées
dans l'estomac des chevaux et des bêtes à corne et produites par une alimentation
défectueuse), parasites tels que cysticerques, taenias, figules, échantillon de lard
provenant d'un porc affecté de ladrerie, etc. Au mur sont pendus des tableaux
représentant les principaux microbes trouvés dans la chair des animaux"
116.


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113E. DECROIX, "Recherches expérimentales sur la viande de cheval et sur les viandes dites
insalubres au point de vue de l'alimentation publique", HPML, XIII, (1885), p. 526.
114Id., p. 519.
115Ibid., p. 510, Après le siège de Paris.
116Dr. L. REUSS, "L'hygiène à l'exposition universelle", HPML, XXII , (1889), p. 504.

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