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Semblables dans leur absence de lésions palpables, les traumatismes nerveux
obligèrent un service psychiatrique à se mettre en place dès 1915. C'est qu'on
s'était d'abord posé la question de l'utilité d'une telle subtilité diagnostique en
temps de guerre ! Très peu demandées au début de la guerre, les expertises
psychiatriques avaient paru de plus en plus nécessaires aux Conseils de guerre. En
effet, des individus plusieurs fois condamnés répétaient de façon identique leurs
délits : "Lorsque la gamme répressive était épuisée, on en venait à se demander s'il
ne s'agissait pas d'une réaction ayant un point de départ pathologique et dont le
caractère fatal pourrait être reconnu par le médecin-expert" 100.
Alors, la médecine légale psychiatrique était entrée en jeu et curieusement, elle
avait découvert dans certains cas jugés héroïques, qu'il s'agissait en fait d'actes
incontrôlés. Parmi les nombreux hébétés qui, pensant fuir, se précipitaient sur
l'ennemi et entraînaient à leur suite des soldats galvanisés croyant à une attaque, le
cas suivant, raconté dans une thèse de doctorat, pose la question lancinante du
degré d'inconscience que revêtent, paradoxalement, les actes "normaux" du
courage guerrier : "Le cas de fugue le plus curieux est le suivant : il s'agit d'un
Breton, dégénéré, qui, lorsqu'il fut mobilisé, pleurait à la pensée d'aller au front.
"Ils vont me tuer", disait-il, en se lamentant. Envoyé en première ligne, un jour de
calme, il quitte brusquement la tranchée pour s'enfuir, sous le coup d'un raptus
anxieux, et se précipite tête baissée... vers les lignes allemandes, s'étant trompé de
direction. Etonnés d'abord, ses camarades le suivent, croyant à une attaque ; les
sous-officiers et officiers s'élancent avec leurs hommes. Les Allemands, surpris,
sont bouleversés, leur tranchée est prise. Blessé, notre Breton est félicité pour son
hardi coup de main, évacué, puis décoré de la Croix de guerre. Mais, lui, ne se
souvient de rien et, en voyant la Croix sur sa poitrine, il se demande pourquoi il a
été décoré. Il retourne à son dépôt, sans s'être fait une nouvelle mentalité et ayant
conservé sa mélancolie, il gémit de nouveau à la pensée d'aller au front" 101.
De simples états confusionnels suivant la commotion de la bataille à la stupeur
profonde, le catalogue des blessures psychiques distribue ses malheurs suivant le
degré de résistance antérieure de la victime et celui du choc subi. Les soldats,
apparemment, n'étaient pas égaux devant le danger et les chocs émotifs.
L'observation des soldats cassés par la peur, qui fuguent à l'idée de devoir se
retrouver au front, démontre les efforts immenses de la science pour faire sortir de
ce chaos, une nosologie efficace. Et le "phobique du front", victime de l'"hypnose
des batailles", dans un "état stuporeux" (sic), "sorte de torpeur cérébrale qui peut
durer longtemps, qui peut prendre une forme rémittente et qui reste en bordure de la
clinique psychiatrique, noyée dans la mer montante des neurasthénies et des
psychasthénies" 102, en bref : de "subconfusion", de brave qu'il était, devenait
poltron : "Il est déchu de son courage guerrier. En entendant le canon, il a peur, il
tremble, et ne peut cacher ni maîtriser son désarroi. Il est atteint, en quelque sorte,
d'anaphylaxie émotive ; il ne peut plus résister victorieusement à l'angoisse des
champs de bataille" 103.
Avec un soigneux étiquetage des blessures mentales laissées par l'épouvante,
les médecins obtenaient l'éloignement des plus affectés et leur prise en charge
psychiatrique à l'arrière.

100 CHAUVIGNY et LAURENS, "Les expertises psychiatriques en temps de guerre. A propos
des fugues et de la désertion", HPML, XXVIII, (1917), p. 322.
101 Dr. DUMESNIL, Thèse de doctorat en médecine sur les délires de guerre, 1916, cité dans
HPML, (1916), p. 183.
102 CHARON, Notions critiques de psychologie médico-sociales, Paris, 1914, p. 87. Cité par lui-
même dans "Les fugues des anciens condamnés et émotionnés de guerre", HPML, XXIX, (1918),
p. 249.
103 DEVAUX et LOGRE, Les anxieux, Paris, 1917, p. 297, cité dans l'article précédemment
signalé, p. 240.
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