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"La mouche infeste les ambulances, visitant les crachoirs, les vases et seaux à
déjections, les linges souillés de sang et de pus. Ses pattes, ses ailes et ses poils s'y
chargent de nombreux microbes, qu'elle dépose ensuite sur tout ce qu'elle touche.
"C'est ainsi que nos aliments peuvent recevoir les germes de la tuberculose, du
choléra et surtout de la fièvre typhoïde"
95.

Autre ennemi du soldat dans les tranchées : l'immobilité dans le froid humide.
Pour lutter contre le sol, l'empierrement, l'agencement des planches, le clayonnage,
rivalisèrent avec le confort du pied lui-même, chaussé large pour pouvoir bouger et
soigneusement protégé de chaussettes de laine, de linges (chaussettes russes), ou
encore de papier. Les lacets des caleçons et des souliers, les molletières, tout ce qui
serrait était à surveiller. Les recommandations abondaient pour que le poilu se
déchausse au moins une fois par jour et se masse les pieds, se les sèche, surveille
ses engelures, car le froid prolongé pouvait amener des ulcères et même la
gangrène. On devine, à travers la simplicité de ces consignes, quelles devaient être
les souffrances des hommes, surajoutées à la peur quelquefois panique que les
nouveaux armements provoquaient.


Les morts sales

"Moi, j'ai les mains sales. Jusqu'aux coudes. Je les ai
plongées dans la merde et dans le sang. Et puis après ?
Est-ce que tu t'imagines qu'on peut gouverner
innocemment"96

Avant 1900, de drôles de raisonnements couraient à propos des guerres : les
engins étaient devenus si meurtriers, que les combats y seraient très brefs. La
guerre des Boers et le conflit russo-japonais allaient vite démentir cette vision
radieuse des carnages du futur. Voyant que leurs fusils étaient devenus trop
perfectionnés et que, non seulement ils ne tuaient plus, mais n'empêchaient même
pas l'ennemi touché d'avancer, les Anglais utilisèrent des balles Dum-Dum. Tout
d'abord étudiées pour la chasse aux grands fauves, ces balles explosibles servirent
à mater les tribus révoltées du nord de l'Inde. Aussitôt, les Allemands firent des
expériences sur des cadavres et devant le massacre (tissus dilacérés, criblés de
plomb, os réduits en miettes, plaies larges compliquées de corps étrangers),
demandèrent qu'un accord international en interdise l'emploi. La France fit de
même en 1898.

D'une façon générale, à l'époque, les combats entraînaient toujours la même
proportion dans le genre des blessures : 8 % par projectiles d'artillerie (éclats
d'obus, shrapnells), 7 % par armes blanches et 85 % par balles de fusils.

Malgré les cas spectaculaires où des corps étaient entièrement broyés ou
couverts de plaies (un marin russe avait reçu 160 blessures par l'explosion d'un
obus pendant le combat naval de Chemulpo), les lésions par balles étaient nettement
plus nombreuses et firent donc imposer aux nations l'emploi de balles dites
humanitaires. Balles propres qui rentraient comme des couteaux, on en décelait
difficilement le passage à travers les vêtements. Elles faisaient des blessures quasi-
chirurgicales qui s'expliquaient par le petit calibre des fusils et la cuirasse des
projectiles. En Mandchourie, 32 % des blessés reprenaient leur service un mois
après avoir été "abattus" par ces balles propres.


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95Extrait du tract : "Conseils au soldat pour sa santé", RHPS, XXXVIII, (1916), p. 102.
96J.P. SARTRE, Les mains sales, Paris, Gallimard, 1948.

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