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du désordre un aspect limite que seules les hypothèses scientifiques auraient dû
normalement pouvoir suggérer.
L'exploration de l'extrême

La tranchée fit prendre à la guerre une dimension inouïe que les progrès de
l'armement surmultipliaient. Les victimes de cette amplification subirent des dégâts
que les hygiénistes encouragèrent à réparer et mirent en parallèle avec ce qu'ils
connaissaient bien : les accidentés du travail. Cependant, la gravité des blessures
posait quelquefois des problèmes d'identification tels, qu'ils firent progresser à
grands pas la médecine légale par ailleurs fort préoccupée de savoir quand une
blessure avait pu être volontairement faite pour échapper au massacre.

La sentine du champ de bataille

Entre la tombe prématurée et le chemin de rat à ciel ouvert, le travail de
terrassement de la tranchée remue les mythes infernaux et accumule les paramètres
de l'effroi biologique. Promiscuité, exposition aux intempéries, alimentation
problématique en eau pure et en repas chauds et surmenage physique, ramassent les
extrêmes qu'offrait naguère le navire. Mais dans cette sentine nouvelle, l'évacuation
n'a pas les largesses que donne la mer et cette congestion souterraine des hommes
et de leurs déchets fait naître des maladies nouvelles qui prennent aussitôt son nom
et rappellent la conception ancienne du règne pathologique de la nature : "fièvre des
tranchées", "diarrhée des tranchées", sont signalées dès 1915.
Prise en compte seulement dans les camps et les cantonnements, la question des
matières fécales, toujours obsédante pour les grandes réunions d'hommes, n'est
même pas envisagée pour la tranchée. A l'arrière, règne la feuillée, enserrée dans
une architecture de terre et de conduites que réglemente la circulaire du 22 août
1889. Aboutissement normatif d'une lignée d'efforts rationalisateurs où les
ingénieurs sanitaires rivalisaient d'élégance mathématique pour établir et résoudre
l'odorante problématique, elle avait affiné les questions de profondeur, de pelletage
et de désinfection journalière. Il avait fallu presque un siècle pour trouver que
l'homme devait se mettre à cheval sur un sillon, pas trop profond pour que la chose
soit possible : 80 cm était la bonne mesure. Avant cela, on voulait faire trop bien et
l'homme était dangereusement perché au bord de tranchées dont il n'atteignait pas le
fond.
Avec l'arrivée des Anglais sur le front, la question rebondit et frôla
étonnamment celle de la cuisine des morts. Ces Martiens de l'hygiène récupéraient
les fèces dans des tinettes en tôle pour les incinérer et inventaient une discipline
biologique ahurissante. Prié d'uriner avant de déféquer, le soldat anglais déclencha
la guerre excrémentielle : "une sorte d'antagonisme a existé, au cours de la guerre,
dans les armées britanniques et dans les armées françaises, au sujet du traitement
des matières fécales des camps ou des cantonnements" 92.


92 G.H. LEMOINE (médecin inspecteur général) et RIEUX (médecin principal, professeur au Val
de Grâce), "Le problème des matières fécales dans les camps et cantonnements", RHPS, XLII,
(1920), p. 57.
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