1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21

Par exemple, la question de la colonisation agricole de l'Algérie au milieu du
XIXème siècle fut débattue sur la comparaison des diverses occupations que le
pays avait subies dans l'Antiquité. Et les adversaires de cette entreprise
s'appuyaient sur le fait que les Romains n'avaient jamais cultivé le sol africain eux-
mêmes et qu'ils n'étaient là qu'en dominateurs.

Avec l'arrivée de la théorie microbienne, cette rhétorique disparut. Le
laboratoire, le vrai, suffisait pour établir la preuve et déterminer les normes. De
temps en temps, la vieille habitude ressurgissait, mais comme une ostentation
d'érudit. Tacite, Orose et Vitruve avaient cédé la place à Pasteur, Koch et Brouardel
dans l'hagiographie hygiénique et l'étude de la microbiologie que la foi en la
désinfection
supposait, allait vite supplanter l'importance du grec et du latin dans
leur culture. Ainsi, quand arriva la première guerre mondiale, l'argumentation des
tacticiens sanitaires avait-elle résolument changé.


La manducation du progrès


Dès 1906, les revues d'hygiénistes, déjà sursaturées par les articles d'hygiène
militaire que la conscription élargie avait provoqués, relatent la guerre russo-
japonaise en Mandchourie avec la ferveur de croyants ayant assisté à une grand-
messe : "La campagne de Mandchourie est le vrai triomphe de l'hygiène"
81. A
croire qu'on ne s'était battu que pour essayer de rester en bonne santé ! Plus d'un
demi-siècle avant le modèle économique, le modèle hygiénique du Japon
monopolise l'attention et réconforte : "Ils ont enfin triomphé de l'ennemi invisible
qui jusqu'ici avait fait plus de mal aux troupes en campagne que les armements les
plus perfectionnés : la maladie"
82. Un médecin japonais avait d'ailleurs déclaré
avant la guerre : "Nous, nous n'aurons que des morts par le feu"
83, et ils avaient
réussi. La mort avait fait des cadavres propres qui avaient suivi les règles de la
guerre et subi l'incendie civilisateur.

La propreté "native" du plus petit sujet du mikado étonnait l'européen : "Dans la
plus misérable maison nipponne on trouve au moins deux choses : une baignoire et
le drapeau du Soleil Levant ; le patriotisme du Japonais n'a d'égal que la
propreté"
84.

Munis chacun d'un petit catéchisme hygiénique, les soldats japonais avaient
vaincu une armée double en hommes. Ainsi, grâce à un opuscule qu'ils
connaissaient autant que le maniement du fusil et qui leur disait jusqu'au moment
où ils devaient changer de caleçon et de chaussures, ces soldats valeureux, qui dès
le lever se lavaient les dents
85, avaient gagné une guerre stratégiquement


IMAGE Imgs/guilbert-th-2.2.201.gif

81Dr. J.J. MATIGNON (médecin major, membre de la mission militaire aux armées japonaises
de Mandchourie), "L'hygiène dans l'armée japonaise en campagne...", RHPS, XXVIII, (1906),
p. 1043.
82Dr. J.J. MATIGNON, "la désinfection des troupes japonaises rentrant de la Campagne de
Mandchourie", (Mémoires lu le 12/7/06 à l'Académie de médecine), RHPS, XXVIII, (1906),
p. 661.
83Id., p. 1044.
84Ibid.
85"Chaque soldat avait sa brosse à dents et de la poudre dentifrice. Poudre et brosse figuraient
d'ailleurs parmi les objets le plus fréquemment envoyés comme cadeaux à l'armée par les Sociétés
patriotiques. Le premier soin du Japonais, en se levant, est de se laver les dents et la bouche. Dans
les stations de chemin de fer, le matin, on trouve de grands réservoirs d'eau chaude où vont puiser,
pour se laver la bouche, les voyageurs des trains de nuit.

227