|
l'ivresse 46, faisait redouter l'épanchement d'une menace politique, préfigurée et
ulcérée par le péril biologique.

Le puisard du désordre

Au XIXème siècle, la plupart des familles citadines vivaient dans deux pièces,
quel que soit le nombre de leurs membres. L'affluence des gens dans les cafés
signait donc d'abord l'impossibilité où ils étaient de se réunir chez eux.
La discussion politique, aliment fondamental de la conversation de café,
imposait pour son sérieux, la rupture avec le milieu familial. Mais le voisinage de
l'alcool offrait le flanc de la démocratie à une critique facile. Certains hygiénistes
n'avaient d'ailleurs pas hésité à imputer les "hontes" de la commune aux effets
d'une "épidémie alcoolique" 47 et l'entraînement des masses à une longue
préparation des esprits acceptant "sans défense et sans scrupule des idées que les
libations quotidiennes avaient pour effet de rendre plus séduisantes encore" 48.
Spontanément, dans les cités ouvrières, on avait fait du jardin l'anti-cabaret.
Au-delà du symbolisme paradisiaque, il faut y voir la culture de l'ordre visuel et
économique. Bien rangés les légumes, bien rangé l'ouvrier. Le jardinage est une
entreprise de redressement perpétuel dont le bénéfice est palpable et s'étale aux
yeux de tous. D'un coup d'oeil, le voisin voit si vous faiblissez. Le rêve
panoptique de Bentham se matérialise dans la rigoureuse droiture du rang d'oignon.
Le respect des lunaisons donne le sens du temps et la fumure conditionne une
fécondité ostentatoire.
Au cabaret, tout se mélange, les lumières font prendre la nuit pour le jour et la
prostitution, fumier de l'immoralité, contamine l'homme et sa lignée. L'argent y est
dépensé sans compter, même par les pauvres qui vivent de charité : "Vous n'avez
peut-être jamais visité les barrières, le dimanche et le lundi : c'est là, messieurs, que
les imprévoyants et les mauvais sujets dépensent en une soirée ce qui pourrait les
faire vivre toute une semaine, eux et leur famille. Certains cabarets sont alimentés
par les indigents auxquels nous donnons les secours de la charité publique : par
ceux qui ont souvent la meilleure part dans ces secours, parce qu'ils demandent
avec plus d'insistance et que leur dénuement est plus complet. J'y ai vu beaucoup
d'hommes et de femmes inscrits sur vos registres ; j'y ai vu des enfants seuls, ou
ce qui est pis encore, conduits par leurs parents. Les cabarets dont je vous parle
sont horribles à voir, c'est un enivrement de vin, de danse, de débauche et de
crapule. Ils sont horribles pour nous, et cependant ils séduisent ceux qui les
fréquentent ; ils sont un besoin, une passion pour ceux qui en ont pris
l'habitude" 49.
Objets de passion, il faut "rendre les cabarets, et surtout les cabarets où l'on
danse, inaccessibles aux pauvres par la cherté du prix d'entrée ou des objets de


46 L'ivresse manifeste avait été réprimée très tôt (loi du 3 février 1873), alors que l'alcoolisme
n'inquiétait pas encore outrageusement l'opinion (la loi du 1er octobre 1917 étendra encore son
champ d'application).
47 Dr. J. BERGERON (membre de l'Académie de médecine), "Rapport sur la répression de
l'alcoolisme", HPML, XXXVIII, (1872), p. 6. Egalement : A. FOVILLE (médecin adjoint de la
maison de Charenton), "Moyens pratiques de combattre l'ivrognerie proposés ou appliqués en
France, en Angleterre et en Amérique", HPML, XXXVII, (1872), p. 11.
48 BERGERON, op. cit., p. 38.
49 HPML, XVI, (1836), p. 409.
|
 |