|
conscrits à St. Germain-en-Laye, et logea avec eux dans une chambre au deuxième
étage. La rampe qui régnait le long de l'escalier était composée de barreaux très
écartés. Deux des jeunes gens, rentrés de bonne heure, s'étaient couchés ensemble
et dormaient, lorsque leur conducteur, ivre à l'excès et pouvant à peine se soutenir,
vint les réveiller et voulut les forcer de lui céder le lit qu'ils occupaient. Impatientés
de ce mauvais procédé, ils se levèrent et le poussèrent hors de la chambre, qu'ils
refermèrent au-dedans. L'ivrogne fit d'abord beaucoup de tapage sur le carré, puis
tomba dans une espèce de stupeur et resta couché sur les carreaux. Le troisième
conscrit, rentré le dernier, trouva cet homme sous ses pieds, frappa à la porte de ses
camarades qui ne lui ouvrirent qu'à la condition qu'il ne laisserait pas entrer
l'ivrogne avec lui. Ils l'entendirent pendant la nuit s'agiter plusieurs fois
violemment ; mais comme ils leur inspirait plus d'horreur que de pitié, par les
mauvais traitements dont il les accablait depuis qu'il étaient confiés à sa garde, ils
eurent l'imprudence de ne pas le secourir. Le lendemain matin, on trouva cet
homme au premier étage, couvert de plaies, de contusions, et privé de la vie" 36.
Tout d'abord accusés de crime, les conscrits furent sauvés de l'échafaud par le
médecin-légiste (Voisin). Il fit du décès le résultat d'un accident provoqué par
l'ivresse convulsive que révélaient "l'inflammation de l'estomac" et "l'état
apoplectique du cerveau".
Fort préoccupés d'une dégénérescence où la folie était le signe culminant, les
savants s'intéressèrent plus tôt à l'alcoolisme 37 qu'aux autres fléaux sociaux.
N'était-il pas la porte d'entrée de tous les crimes ?
La statistique démontrait que de 1872 à 1888, la fréquence de la folie s'était
accrue de 30 %. Or, les psychoses essentielles (manie, mélancolie, délire chronique
ou psychose systématique progressive) étaient restées stationnaires et
l'augmentation ne s'expliquait que par le développement considérable de la folie
alcoolique. Un tiers des cas d'aliénation mentale lui était redevable en 1890 38 et la
violence accrue, attribuée à la toxicité des alcools d'industrie, légitimait des
séquestrations désormais banalisées.


36 PERCY et LAURENT, Dictionnaire des sciences médicales, XXVI, p. 255, cité par
TARDIEU, op. cit., p. 393.
37 Le mot a été employé pour la première fois en 1852 par HUSS pour désigner la chronicité du
mal.
38 Cf. Dr. P. GARNIER, "La folie à Paris. Progression corrélative de la folie alcoolique et de la
paralysie générale", HPML, XXII, (1890), p. 5.
|
 |