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La présence pénétrante, âcre et paradoxale de l'absinthe (du grec apsinthion,
impossible à boire) intégrait par l'odeur l'environnement industriel. La multiplicité
des colorants chimiques emplissait des couleurs de l'arc en ciel, la succession des
verres que la "fée verte", "poison empoisonné", avait inaugurée. L'abondance des
lumières effaçait l'ombre noire du taudis et de la mort qui y planait. Ici, la beauté
mystique des villes s'offrait sans cruauté et sans prétention éducative.

On s'y amusait et les ouvriers, qui avaient des loisirs, y trouvaient des
journaux et des jeux. Tout naturellement, le café s'était juxtaposé aux espaces
anciens du divertissement : bals, concerts, maisons closes, théâtres, etc. Les trains
et les paquebots avaient aussi très vite eu leurs bars.

Souvent transformé en maison clandestine de prostitution, le café embauchait
des entraîneuses qui poussaient à boire et donnaient, à l'occasion, la vérole aux
écoliers : "Les femmes de brasseries sont des entraîneuses, des inviteuses, pour le
compte d'autrui. Ce sont les agents provocateurs de l'alcoolisme. Elles travaillent,
les patrons touchent ; elles boivent,les patrons gagnent... Celle-ci boit par jour 15
bocks, 2 madères et 2 fines champagne. Celle-là, qui est de garde le matin : 25
bocks, 10 madères, 4 curaçaos et 2 chartreuses. La femme qui est citée comme
exemple, celle qui ne refuse jamais une consommation, celle qui jouit du summum
de considération dans l'établissement, est arrivée à absorber en une seule journée :
42 bocks, 2 chartreuses, 3 absinthes et 1 grog américain... Nous pouvons avancer
sans crainte que la moitié des cas de syphilis, constatés chez les jeunes gens des
écoles, ont été contractés avec des femmes de brasseries"
44.

Plus criminelle, la prostitution des mineures faisait franchement dégringoler le
débitant au rang infâme des trafiquants de chair humaine : "Plus de la moitié des
bonnes employées dans les cabarets à femmes sont mineures... Il ne s'agit pas ici
de réglementer la prostitution ; il s'agit de mettre fin aux ignominies que l'on tolère
de la part des cafetiers et cabaretiers, trafiquant ouvertement de la chair humaine
comme de l'alcool"
45.

L'article 9 de la loi du 1er octobre 1917 y mettra bon ordre : "Il est interdit,
d'employer dans les débits de boissons à consommer sur place, des femmes de
moins de dix-huit ans, à l'exception de celles appartenant à la famille du débitant."

L'article 10 essaiera de séparer les fléaux sociaux vertigineusement conjugués
par le café : "Tous cafetiers, cabaretiers, tenanciers de café-concerts et autres
débitants de boissons à consommer sur place, qui, en employant ou en recevant
habituellement des femmes de débauche ou des individus, de moeurs spéciales,
pour se livrer à leur prostitution dans leurs établissements ou dans les locaux y
attenant, auront excité ou favorisé la débauche, seront condamnés à un
emprisonnement de six jours à six mois et à une amende de cinquante francs à cinq
cents francs (50 fr. à 500 fr.).
"Les peines ci-dessus pourront être portées au double, si les femmes de
débauche ou les individus de moeurs spéciales, visés au paragraphe précédent,
appartiennent à la famille du délinquant.
"Les coupables seront déchus pendant cinq ans de leurs droits politiques.
"La fermeture définitive du débit sera ordonnée par le jugement."

Provocateur ou symptôme d'alcoolisme, le café permettait un équilibre social
provisoire en s'associant délibérément au plaisir. Mais la diversité des endroits et
des gens qui les fréquentaient, facilitait les amalgames analytiques. La vision
bourgeoise du phénomène, polarisée sur le scandale sexuel et les états extrêmes de


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44REINACH et BARTHELEMY,Rapport sur l'alcoolisme, 1911, p. 190, cité in HPML, XXV,
(1916), p. 373.
45Id., p. 374.

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