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"Fait inouï et fait vraiment nouveau : à la Chambre c'étaient les empoisonneurs
qui se battaient entre eux pour savoir qui nous empoisonnerait le plus
avantageusement, qui aurait le privilège de nous empoisonner, qui recevrait de
l'Etat français le privilège d'empoisonner la France ; la question qui se traitait
furieusement n'était absolument pas la question de savoir comment on arrracherait
la France à l'empoisonnement alcoolique, c'était la question de savoir si nous
serions empoisonnés par les énormes empoisonneurs du Nord, ou par les gros
empoisonneurs des Charentes, ou par les moyens empoisonneurs du Midi, ou par
les petits empoisonneurs de l'Est et de la Normandie... Sous la soudaine poussée
des plus bas intérêts économiques locaux, rien n'exista plus. On ne connaissait plus
les chefs ni le drapeau. Il n'y avait plus ni socialistes révolutionnaires, ni socialistes
révolutionnaires, ni radicaux-socialistes, ni réactionnaires, ni nationalistes, ni
cléricaux, ni conservateurs, ni monarchistes royalistes, bonapartistes, orléanistes et
légitimistes ; il n'y eut plus que des bouilleurs et des anti-bouilleurs ; les bouilleurs
et les anti-bouilleurs venaient de partout, se joignaient étroitement, comme jamais
les hommes d'un même parti ne s'étaient joints depuis le commencement de la
législature" 31.
Masse considérable de paysans et petits propriétaires auxquels la loi permet de
distiller le fruit de leurs récoltes sans payer d'impôts, les bouilleurs de cru brochent
le tissu déjà complexe des producteurs soumis à l'impôt de la Régie (depuis 1900)
qui divisaient la France en betteraviers (Nord) et vignerons (Sud). Là-dessus, les
maladies de la vigne, les crises résultant d'une surproduction née d'une politique
d'encouragement désastreuse et la lâcheté invétérée des élus locaux, compliquaient
encore le rôle que pouvait jouer un Etat qui trouvait là 12 % du budget total des
recettes, soit 500 millions d'impôts (droits d'entrée, surtaxes, licences, etc.) et de
communes qui bénéficiaient de 80 millions de francs grâce à l'octroi (en 1914) .
Cultivée dans 75 départements, la vigne occupait 1 626 000 hectares en 1913 (sans
compter l'Algérie : 134 000 hectares et la Tunisie) et la France qui, en 1830,
donnait 1,5 l d'alcool absolu à chaque habitant en avait fourni 4 l en 1898. Elle
était, déjà à cette époque, le pays le plus alcoolisé du monde.
Matériau calorifique, l'alcool soudait le communauté dans une drinking-
culture que chaque cérémonie, même infime, révélait. La façon de boire établissait
socialement le sexe et les boissons liquoreuses des femmes et des "tapettes" 32 se
distinguaient soigneusement des descendants du "pousse-rapière" qui clouaient le
bec au provocant "Bois si t'es un homme !".
Parmi les ouvriers, une hiérarchie se dessinait dans la façon de boire. L'élite,
mécaniciens et chauffeurs des chemins de fer, buvait beaucoup et les cafés "bien
consolés" ponctuaient les cassis, rhum, cognac des débits de gare, emportés par le
flot des bouteilles d'eau de vie ou de rhum qui faisaient le voyage. Voyage parfois
interrompu par des châteaux imaginaires dressés sur la voie par le délire. De temps
en temps, des trains fantômes traversaient les gares de Normandie (haut lieu de
l'alcoolisme français) aux mains de furieux ayant un peu forcé la dose de jambinet
ou de postillon (café chauffé avec cinq ou six fois autant d'eau de vie). Les


31 Cahiers de la Quinzaine, IV, 12, (17/2/1903, textes choisis, Editions de la N.R.F., p. 53-64)
cité par J.C. CHESNAY, Histoire de la violence, Paris, Laffont, 1981, p. 158.
32 Un journaliste parlait encore du "sucrailleux pour tapettes" en 1950. Cf. J.C. BOLOGNE,
Histoire morale et sociologique de nos boissons, Paris, Laffont, 1990.
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