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Alarmés par les ravages tant moraux que physiques, les hygiénistes
s'occupaient rarement des causes culturelles de l'alcoolisme, qu'ils expliquaient
surtout par une déchéance morale. Mais au début du XXème siècle, un débat
tumultueux agita toutes les grandes sociétés scientifiques. Il s'agissait de répondre à
la provocante déclaration du directeur de l'Institut Pasteur disant que l'alcool était
un aliment 12.
Longtemps considéré comme aliment respiratoire, le vin était donné pour
récompenser un coup de main ou soutenir un effort inhabituel. Accélératrices et
reconstituantes de la force de travail, les boissons dites hygiéniques, et ceci vaut
son pesant de "mentalité", étaient vite entrées dans les habitudes alimentaires de
l'ouvrier.
Bien souvent, les contrats usuels de louage d'ouvrage leur attribuait une
certaine quantité d'alcool et c'est ainsi que les monteurs de fours flamands
(briqueterie de plein air), détenaient une sorte de record avec leur litre quotidien de
genièvre à 50º : "ration qu'ils absorbent effectivement sans que pour cela, on
rencontre, parmi eux, des hommes en l'état d'ivresse qui s'imposerait à un individu
normal ne faisant pas un travail aussi pénible" 13.
Pendant les mois d'été, les employeurs prévoyaient des boissons d'atelier
pour leur personnel dans un but de police : il fallait à tout prix éviter que la chaleur
entraîne une trop forte alcoolisation, nuisible au travail et au rendement. Elles
étaient faites d'eau à laquelle on donnait "l'aspect du pinard" par des artifices que
les ressources d'un art falsificatoire alors à son zénith, offraient au premier venu.
Ainsi, la "rosée bordelaise", la "vinoline", ou la "boisson rouge", fabriquées à base
d'extraits secs de vin ou de lies solubles et savamment colorées, berçaient l'ouvrier
des illusions culturelles de la fortification et de son inhérent apanage : la virilisation.
Chez les hommes, les vrais, on buvait d'ailleurs institutionnellement une
ration d'alcool aussi significative que la ration de pain. Plus insidieux, l'usage
militaire du café (le jus) aidait à déglutir la partie du pain que la soupe n'avait pas
emportée dans son torrent réplétif et il restait dans les habitudes, s'introduisait dans
les familles, ouvrant la porte de l'alcool aux enfants : "Jadis, on donnait le matin la
soupe aux poireaux et pommes de terre, la cuiller tenant debout dans l'écuelle, et
l'enfant s'asseyait au bord de la porte pour déguster son petit pot. Puis vint le café
au lait ; maintenant, c'est le café noir. Les enfants de la classe ouvrière prennent le
matin un grand bol de café noir avec du pain. Le père a pris au régiment le goût du
café ; la mère, accaparée par le travail de l'usine, ou par paresse, trouve le café plus
facile à préparer que la soupe. Or, le café ne se prend pas vierge et, dès les
premières années, l'enfant aura son eau-de-vie dans son café" 14.
L'eau de vie, son nom l'indique, était considérée comme un remède qui
soignait les enfants convulsifs et, pris à jeun, "tuait le ver". Quant au vin, il aidait à
la digestion et, fortifiant, entrait dans la conduite alimentaire des nourrices : "Chez
les gens riches, où les enfants sont nourris au sein, la nourrice est gorgée de vin :
un litre de vin, de la bière à discrétion, du vin de kola ou de coca, du café, avec
l'inévitable cognac, sans compter les suppléments qu'elle s'offrira chez la crémière,
la fruitière, etc., à l'occasion de la moindre course" 15.
L'alcoolisme, comme intoxication lente, avait été tardivement découvert.
Jusque là, tant qu'on n'affichait pas l'état caractéristique de l'ébriété, nul souci,


12 E. DUCLAUX, "L'alcool est-il un aliment ?" A.I.P., (25/11/1902), nº 11.
13 BARGERON, "Boissons d'atelier", HPML, XXIX, (1918), p. 374.
14 Dr. BRUNON, "L'alcool et l'enfant en Normandie", B.A.M., LVII, (1907), p. 610.
15 Id., p. 609.
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