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ouvriers du bâtiment, eux, gobaient la bistouilletrente ou quarante fois par jour
(une tasse de café avec deux fois plus d'eau de vie).

Chez les matelots normands, la dégradation alcoolique était telle, que les
armateurs songeaient à employer des étrangers, eux aussi.

Les ouvriers des quais, lie de la profession, "masse grouillante d'hommes
déguenillés qui se pressent le long des comptoirs de zinc tandis que les femmes
attendent à la porte avec les enfants"
33, appelés Soleilspar la population,
engloutissaient du "terrible" dans des débits spéciaux.

Plus bas que la lie, accusés depuis le début du XIXème siècle d'être les plus
ivrognes, les garçons de la morgue avalaient l'alcool des pièces anatomiques !
34.

En alcoolisant leurs remèdes, les médecins ne démontraient-ils pas, eux aussi,
les dimensions considérables de la chute et la lutte gigantesque qu'il fallait
entreprendre pour redresser les croyances ?


La science tardive


Les premiers scientifiques ayant pris conscience du mal socialque l'alcool
pouvait engendrer, furent les médecins légistes qui, la civilisation progressant en ce
sens, durent de plus en plus excuser certains crimes par la folie.

Le Code Pénal ne mentionnait pas l'ivresse comme excuse ou circonstance
atténuante, mais peu à peu, l'esprit changea et l'influence de l'opinion, transformée
par les écrivains, amena la jurisprudence à faire usage de cet argument pour adoucir
ou éluder la peine. Admise comme démence passagère, l'ivresse bénéficia enfin de
l'application de l'article 64 du Code Pénal qui fait de la démence un motif pour
écarter la responsabilité.

En Angleterre, l'ivresse était alors considérée comme une circonstance
aggravante, sauf si elle avait été involontaire. Partant du principe que chacun avait
conscience de l'influence que pouvait avoir l'ivrognerie sur la violence, la justice
anglaise voyait dans l'homme ivre un volontarius doemonqui méritait une peine
plus sévère.

La difficulté du diagnostic provoqua une collection d'observations qui fut le
premier pas vers une science de l'alcoolisme. Elle fournit à l'historien des tranches
de vie (quelquefois racontées par le criminel lui-même, à la façon de Pierre
Rivière 
35) qui permettent une retrempe fructueuse des théories.

Voici, par exemple, une observation qui illustre, au-delà de l'ivrognerie, l'état
militaire d'alors et explique, en partie, pourquoi les soldats étaient perçus comme
des nuisances par la population qui les logeait, même accidentellement : "En 1810,
un militaire adonné aux excès de la boisson, fut chargé de conduire trois jeunes

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33BRUNON, op. cit.,p. 435.
34Léon DAUDET raconte ce fait véridique dans Les Morticolesconfirmé par le Dr. GRASSET,
"L'alcoolisme insidieux et inconscient" dans Idées médicales, Paris, Plon, 1912, p. 208. On a
longtemps cru l'alcool efficace dans la préservation contre les émanations putrides.
35Voir par exemple LEURET, "Observations médico-légales sur l'ivrognerie et la méchanceté,
considérées dans leurs rapports avec la folie", HPML, XXIV (1840), p. 372, TARDIEU,
"Observations médico-légales sur l'état d'ivresse", HPML, XL, (1848), p. 390 (articles qui
renvoient à d'autres, aussi riches).

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