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même médical, n'avait entravé le développement gigantesque d'une consommation
devenue archi-culturelle, nationale.

En 1888, un illustre hygiéniste écrivait même que " personne ne pouvait nier
que le vin ne soit un aliment nécessaire pour maintenir notre race gauloise et
développer en elle toutes ses qualités naturelles" et après avoir déploré les méfaits
de la consommation d'eau de vie trafiquée et son introduction dans le vin (vinage),
comparait les ivresses nouvelles à celles du bon vieux temps : "On a pu comparer
l'ivresse gaie, prompte à venir, prompte à partir, de notre ancienne Gaule avec
l'ivresse lente, envahissante, progressive, triste et poussant au crime, qui
caractérise les alcoolisés modernes, fils dégénérés des Gaulois. L'ivresse n'est
jamais bonne et elle rend inconscient ; mais elle devient un danger public quand elle
amène la dégénérescence de la race"
16.

Vieil argument de salubrité, l'affichage de centenaires alcooliques traduisait
une croyance vivace dans le pouvoir conservateur de l'alcool et la circulation dans
la presse, du texte d'une épitaphe, en pleine crise viticole, témoigne de la richesse et
de la persistance du mythe : "Sous cette pierre gît Brawn qui, par la seule vertu de
la bière forte, sut vivre 120 hivers. Il était toujours ivre et si redoutable dans cet
état, que la Mort même le craignait. Un jour que, malgré lui, il avait été obligé de
s'asseoir, la Mort sut profiter de l'occasion, l'attaquer par derrière et triompher
enfin de cet ivrogne sans pareil."
17.

Pilier avoué de l'alimentation pauvre, l'alcool rythme les jours de l'ouvrier.
S'il devient alcoolique, les ruses et la solidarité de l'atelier le maintiennent dans une
chute qui s'accélère du samedi soir à la Saint-Lundi. "Défendre efficacement
l'entrée de l'alcool dans les ateliers est chose impossible. Cent subterfuges sont
employés. En voici un : une bouteille est pleine d'eau-de-vie. Elle est bouchée de
deux bouchons superposés ; entre les deux, il y a une couche de cidre. L'inspecteur
flaire-t-il la bouteille, il ne sent que le cidre.
"A onze heures, sortie précipitée des ateliers. Le débitant a préparé à l'avance un
nombre suffisant de verres d'absinthe, plus rarement de vermouth ou de bitter, et le
consommateur ne perd pas une minute ; il avale rapidement. Le cabaretier inscrit
chacun à son tour dans un ordre immuable, et le jour du règlement des comptes à
quinzaine, il "paiera une tournée générale" pour s'attacher les clients et se justifier,
à ses yeux, d'avoir majoré leur note"
18.

Bien que dangereusement faible 19, le prix de l'alcool provoquait souvent
l'endettement de l'ouvrier chez le débitant. La proportion des saisies émanant des
cabaretiers était énorme et témoigne de l'importance sociale du phénomène.
Dénoncées par une enquête de l'Office du Travail en 1900, les pratiques de ces
"professionnels du crédit" reposaient sur trois règles fondamentales : excitation de
l'ouvrier à la dépense, majoration des prix, fourniture de marchandises de qualité
inférieure.

Faute de statistiques générales, l'Office cite quelques exemples où la
proportion des saisies provoquées par les marchands de vin varie de 45 à 80 %
20.


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16A.J. MARTIN, "La réforme de la législation de l'alcool en France", RHPS, X, (1888), p. 567.
17"Centenaires alcooliques", C.M., (1907), p. 552.
18Dr. BRUNON, "L'alcoolisme ouvrier en Normandie", RHPS, XXI, (1899), p. 436.
19Cinq fois moins cher juste avant 1900 qu'au milieu du siècle précédent.
20"A propos de l'alcoolisme - Les saisies et les marchands de vin", HPML, XLII, (1900),
p. 470.

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