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Traditionnellement, la nature ectoplasmique de la patrie se fige et révèle ses
contours mystiques dans la guerre. Cette grande colère, qui prend périodiquement
les hommes dans le filet d'une corporalité paradoxale parce que née de la pensée et
du contrat, nourrit soudainement de sang et de corps coupés, la représentation
imaginaire qui s'impose à chacun.

Avec la concision des frontières et l'arbre circulatoire des fleuves, la
géographie sécrète, en temps de paix, un support matériel à cette idée d'un corps-
lieur qui assujettit mentalement les hommes. Mais entre ce bornage paisible et la
transe guerrière, une image plus trouble, parce qu'elle procède des deux autres,
délimite un corps pesant et menacé qui appelle, pour le défendre, à la mobilisation
générale et permanente.

C'est de la maladie qu'il s'agit. Mais pas n'importe laquelle. Une maladie qui,
en atteignant l'individu, rend la patrie malade. Alors, pensera-t-on, quelle
complication ! Comment rendre malade ce qui n'existe que dans l'imaginaire pour
que soient plus aisées, plus normales, plus sûres, les relations humaines ?

Historiquement, il est trois fléaux morbides que les hommes chargent de ce
méfait : la tuberculose, la syphilis et l'alcoolisme. De temps en temps, certains
auteurs en ajoutent d'autres parce qu'ils assimilent ces périls biologiques à la
catégorie plus vaste des maladies populaires que l'on confond encore quelquefois
avec les maladies de l'ouvrier. Disons que pour les hygiénistes de l'époque qui
nous occupe, le plus petit dénominateur commun des maladies qui menacent la
patrie, comporte les trois piliers précités. Mais comment l'expliquer ? Pourquoi, de
tous les fléaux qui affligent les hommes, n'ont-ils retenu que cette trinité maléfique?

Tout de suite, on pense au nombre. Beaucoup de victimes, c'est comme si une
guerre sourde se déroulait avec un ennemi intérieur. Et, c'est justement à l'époque
où les statistiques commençaient à pouvoir réaliser une morphologie patriote
précise, qui remettait de l'ordre dans les croyances, que ces maladies meurtrières,
en devenant des affaires d'Etat, révélèrent une image nouvelle, négative et
permanente de l'entité mystique. Comble du paradoxe, si ces nombres étaient
importants, ils montraient par exemple pour la tuberculose, une chute considérable
et régulière de la mortalité à partir du demi-siècle. Tout s'est en fait passé comme si
l'inquiétude avait grandi à rebours. C'est au moment où la maladie commençait à
moins frapper, où l'on en connaissait les mécanismes scientifiquement et où une
prophylaxie logique pouvait faire espérer une parade efficace, qu'avait surgi l'idée
du corps meurtri.

Menacée d'une dégénérescence qu'on avait pressentie depuis le XVIIIème
siècle et que la trinité morbide, boîte à outils à portée de toutes les imaginations,
matérialisait dans la douleur, la patrie dessinait dans l'humanité des zones sombres
où l'armée scientifique allait devoir mener bataille pour tous et contre tous. Un
espace dogmatique immense allait s'ouvrir et obliger le pouvoir sanitaire à
composer sans détour avec le politique.

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