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La patrie de l'alcool


Le décret-loi du 29 décembre 1851 avait placé les débitants sous le joug du
pouvoir en établissant un système d'autorisation révocable pour l'ouverture des
débits. Sachant que l'opinion politique des gens se formait au cabaret, les auteurs
du décret avaient voulu faire des débitants leurs agents en se réservant la possibilité
de les punir des propos qui pouvaient être tenus chez eux. Les gouvernements des
16 et 24 mai 1877 se servirent du procédé et les républicains, ulcérés, en prirent
aussitôt qu'ils le purent, le contrepied.

La libération totale de ce commerce, en 1880, précipita les Français dans un
alcoolisme facilité. Les cabarets se multiplièrent d'une façon spectaculaire et en
1898, il y avait un débit pour vingt électeurs
27. Les propositions de loi comme
celle que fit J. Siegfried en 1899 pour limiter leur nombre, furent régulièrement
repoussées jusqu'en 1913, où la loi de finances (art. 46) conféra aux maires et aux
préfets le droit d'interdire l'ouverture de nouveaux débits dans un certain rayon
autour des édifices publics, des écoles, des cimetières, etc.
28L'histoire de cette
législation est une succession de touches prudentes contre une profession au
demeurant très insalubre. Ainsi, en Angleterre, où les statistiques avaient été faites à
ce sujet bien avant la France, la phtisie tuait seulement 67 clergymen et 105
médecins contre 607 garçons de cabaret. Tous, pourtant, étaient également exposés
à la contagion.

Métier facile, sans qualification, il fallait simplement trouver une mise de fond
pour s'y livrer. Or, au début du XXème siècle, elle est à portée de toutes les
mains : "les gros distillateurs avancent aux pauvres diables en quête d'un gagne-
pain les capitaux nécessaires, à charge de s'approvisionner en spiritueux chez le
commanditaire (...). Ainsi se crée graduellement une féodalité nouvelle, avec ses
hauts barons et ses serfs, les serfs de l'alcool, comme dit si bien J. Reinach. Cette
féodalité, dont il faudra dénoncer publiquement les méfaits, a pesé, par
l'intermédiaire des syndicats de débitants, sur le vote scandaleux de la Chambre.
Un de ces hauts barons du trois-six, qui est député, possède, dit-on, à lui seul, 60
à 80 débits ; il n'a pas voté pour leur limitation.
"Et ils sont, en France, environ 500 000 ! Joignez à cela plus d'un million de
bouilleurs, "cabaretiers de soi-même" et... de quelques autres ! La France n'est
plus qu'un vaste cabaret ! Et les humbles, les pauvres gens consommateurs ou
débitants, y vont de leur argent ou de leur santé...
"Moralité : le privilège des bouilleurs de cru et la folle pullulation des débits
pourrissent le pays avec la complicité directe des pouvoirs publics et la complicité
indirecte des médecins, qui, s'ils le voulaient fermement, feraient cesser ce
scandale, ce désastre, cette honte"
29.

Boucs émissaires de l'alcoolisation, les bouilleurs de cru endossaient une
criminalité sociale aussi grande que les prostituées pour la syphilis, mais leur
considérable aplomb électoral
30rendait le pouvoir prudent.


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27Dr. VAGUIER, "L'alcoolisme : influence du nombre des cabarets", HPML, XXXIX, (1898),
p. 282.
28Le Gouvernement avait auparavant essayé (en 1904, puis en 1907) d'inciter les maires à
appliquer l'article 9 de la loi de 1880 qui permettait ce "filtrage" de façon facultative. La loi de
1913 étendait ce pouvoir aux préfets après avis des conseils généraux.
29Dr. L. JACQUET, "Mortalité des débitants", Quinzaine thérapeutique, (10/4/1912),
également HPML, XVIII, (1912), p. 187.
30440 000 bouilleurs de cru en 1880 ; 930 000 en 1900 ; 1 300 000 en 1914. Avec les
viticulteurs, cidriers, marchands, distillateurs professionnels, débitants, tonneliers, verriers,
bouchonniers, etc., la moitié du corps électoral français tirait profit de l'alcool.

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