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Même le vignoble, avant le machinisme, était né de la ville, "quelle que soit la
nature du terrain qui le porte, comme naissent les faubourgs ou les jardins
maraîchers"
7, et à la fin du XIXème siècle, quoi d'étonnant à ce que l'usage de
l'apéritif ait suivi le même chemin ? "Depuis une dizaine d'années seulement,
l'ouvrier a voulu imiter la classe bourgeoise, le commerçant, le commis-voyageur,
l'employé qui, eux-mêmes, avaient imité l'officier. Aujourd'hui, l'apéritif a envahi
les campagnes"
8.

La recherche d'une identification à travers la satisfaction des plaisirs, qu'ils
soient oraux ou sexuels, bénéficiait à la ville de l'exemple des privilégiés et de
l'anonymat que la concentration humaine faisait naître. Dans la ville, la conscience
elle-même se dissolvait. "Tous ceux qui suivent les études contemporaines sur la
médecine mentale et sur la criminalité, ne connaissent que trop la profondeur des
turpitudes où peuvent descendre les dégénérés, en se cachant dans la cohue des
grands centres de population, et spécialement des grandes capitales. La sauvegarde
des moeurs n'y peut être assurée par la notoriété publique, comme il arrive dans les
petites localités où tout le monde se connaît. L'intégrité des moeurs n'est plus
garantie que par une organisation administrative, par un service spécial. La
conscience publique n'y est plus pour rien. Le monde de la débauche n'y craint
plus jamais la censure de la voix publique ; il méprise, raille et injurie tous les
moralisateurs ; il compte et discute seulement avec les formalités de l'organisation
administrative ; il traite avec les fonctionnaires chargés du service spécial. Tout se
borne là.
"Du sens moral, il ne lui reste rien"
9.

A la noyade urbaine s'ajoutait un surmenage banalisé, né de la difficulté de la
lutte pour vivre. A l'angoisse du lendemain, l'inexorable poussée vers les plaisirs
immédiats qu'aucun obstacle n'entravait plus. A l'impureté morale, l'impureté de
l'air qui provoquait une phtisie proportionnelle aux densités des populations. A la
densité, la misère.


L'alimentation de la misère

"La lave verte de l'absinthe a
submergé Le beau soir suspendu dans
l'air avec ses rames" 10

Au début du XXème siècle, la reconstitution du périple généalogique d'une
famille d'alcooliques, illustre sur la durée l'imbrication des chutes : "Une femme,
nommée Adda Jarcke, née en 1740, mourut au commencement du siècle dernier,
alcoolique, après avoir vécu en voleuse et vagabonde. Sa postérité compte 843
individus. On a pu reconstituer l'existence de 709 d'entre eux, et voici ce qu'on a
trouvé : 106 étaient nés en-dehors du mariage, 142 étaient mendiants, 64
pensionnaires de dépôts de mendicité, 181 femmes devinrent filles publiques, et 76
individus de cette très intéressante famille furent condamnés pour crimes, 7 d'entre
eux pour meurtre"
11.


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7Ibid., p. 41.
8Dr. R. BRUNON, "L'alcoolisme ouvrier en Normandie", RHPS, XXI, (1899), p. 436.
9"Les dégénérés", HPML, XXVIII, (1892), p. 306.
10A. ARTAUD, La bouteille et le verre.
11Dr. DELOBEL (médecin major), "Le péril alcoolique", HPML, XXV, (1916), p. 356.

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