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En France, du côté de la morgue, tout semble s'arranger pour le spectacle
exploratoire de la médecine légale. Depuis 1877, des conférences médico-légales y
sont organisées par le vieux maître Devergie. Chargées de combler le déficit en
savoir pratique d'étudiants qui ne font ni expériences chimiques, ni examens de
noyés, de pendus ou d'asphyxiés (c'est à dire le b. a. ba du médecin légiste), elles
correspondent, avec un siècle de retard, à la naissance de la clinique hospitalière et
indiquent, là aussi, un changement du discours sur le corps. Passant par un regard
qui " met leur nuit à jour" 36, la connaissance des cadavres est livrée à une
structuration scientifique qu'on présente de nos jours encore comme distincte de
l'historique ou de l'esthétique. Présentation candide contre laquelle ce travail va
s'employer.
Quelques histoires traîneront encore sur la férocité des anatomistes. Ainsi, celle
rapportée par Frédéric Mistral dans ses Mémoires sur la rue d'Avignon où il fit ses
études. Aucun petit ramoneur n'osait s'y aventurer car "les étudiants en médecine
disséquaient tous ceux qui leur tombaient vivants sous la main."
Du même ordre est la croyance tenace que les médecins achètent leurs corps à
des sujets vivants pour expérimenter sur eux après leur mort. En 1906 paraît une
annonce malicieusement publiée par la Chronique médicale : "Homme présentant
anomalie physiologique offre, après sa mort, son corps pour dissection contre rente
viagère annuelle de 1320 francs payable trimestriellement". 37
Ce travail de l'imaginaire trouve ses fondements dans une réalité à peine vieille
d'un siècle. Or, des médecins du tout jeune XXème siècle les rapportent comme si
la méprise était antique, voire légendaire. Pour l'honneur de la science, il faut que
certains siècles durent longtemps.

Les reliques "fin de siècle"

Morceaux de corps fameux, dont se nourrissent l'imaginaire et la mémoire, les
reliques sont depuis longtemps l'objet de trafics, de falsifications et naturellement,
de l'appétit emblématique du spiritualisme.
C'est le souvenir d'un corps vivant que l'on conserve, confit dans la mort et
comme dématérialisé par la traversée du temps. Une distinction entre les reliques
que l'on peut voir (os, objets ayant été en contact avec les corps vénérés) et celles
qui ne sont offertes qu'à la vue de l'imagination (coeurs, cerveaux) dans de
somptueuses urnes opaques, laisse encore deviner un regain de pudeur. Ces bouts
de corps ne sont pas exhibés pour rappeler au public la corporalité des grands
hommes mais, paradoxalement, leur spiritualité. Par l'émotion de la rencontre avec
un reste, doit jaillir un paysage intérieur douloureux où l'amour côtoie la pitié et la
reconnaissance du même. L'urne est ici beaucoup plus qu'un tombeau portatif, car
elle sélectionne son contenu. Reste de restes, le peu de chose qu'est devenu
l'extraordinaire humain, file vers le symbolisme en laissant traîner un amer goût de
boucherie. Ce sur-réalisme du corps atteint une sorte de regard intériorisé à
l'extrême qui, tout en reconnaissant la curiosité pour le corps coupé, l'annihile.
La mode, prise en compte des variations de l'affect, influe sur la nature des
reliques conservées. C'est ainsi que, dans l'étroitesse temporelle de cette étude, on


36 M. FOUCAULT, Naissance de la clinique, Paris, P.U.F., collection Galien, 3ème édition,
1975, p. X.
37 C.M., (19O6), p. 461.

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