- Le spectacle autorisé

L'agonie publique

A la découverte du nombre des assistants, on est toujours surpris. C'est qu'il
s'agit pour eux d'aider l'agonisant à mourir en beauté et d'apprendre ce que c'est
que mourir. La méthode clinique est ici spontanée et elle n'a pas attendu la science.
Les grandes agonies sont riches d'enseignements sur le théâtre de la mort.
Comme au spectacle et comme à table, les places sont hiérarchisées. Une belle
illustration, relevée par une revue médicale spécialisée dans l'histoire anecdotique,
va montrer l'angulosité du problème.
Chargé de représenter les derniers moments du Président Carnot (assassiné en
1894), le peintre Henry Cond'hamin ne sait à qui donner la prééminence. Pour
résoudre cette délicate question de savoir-vivre, il a l'idée saugrenue d'interroger
les intéressés eux-mêmes. Ollier, chirurgien éminent de la Belle Epoque, confia au
peintre que le Président lui avait dit : "Faites retirer toutes celles (les personnes),
dont la présence vous paraîtra inutile" 16. Malgré cette supplique, le nombre des
personnes présentes était si important qu'on put même voir sur le tableau le député
de la Haute-Saône, triste et attentif, utile en diable.
Une botanique des figurants, sur la riche iconographie des Derniers moments,
comparée à celle de la table et du spectacle, mériterait une étude et nous apprendrait
peut-être beaucoup de choses sur les véritables hiérarchies sociales et sur une forme
de crispation du désir politique qui, à chaque bouchée, à chaque émotion, et
jusqu'au dernier souffle, met ses partisans étiquetés à l'honneur.
Le fameux "Il n'a pas souffert" d'aujourd'hui correspond aux normes des
siècles précédents. Comme pour les suppliciés, dont la "perte de sang-froid trans-
forme la mise à mort en vile boucherie "17, on attend le spectacle du savoir-mourir.
Son contenu renvoie à cette obstination qu'ont les hommes pour construire une
humanité dont les canons esthétiques délimitent aussi la peur d'en sortir.

Les amphithéâtres d'anatomie
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