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commettent même des meurtres pour avoir les corps des suppliciés ; que dans cette
intention, ils ameutent les vagabonds, les pages et les laquais pour faire du tapage et
favoriser de cette manière leur enlèvement" 19.
Le temps est pourtant révolu où Vésale 20 risquait sa vie dans le cimetière des
Innocents et aux abords des gibets de Montfaucon pour démontrer que la mâchoire
inférieure de l'homme est faite d'une seule pièce, infirmant les études anatomiques
de Galien, qui n'avait disséqué que des animaux.
Arrachant leurs dissections une à une, les anatomistes, par l'importance de leurs
découvertes, s'imposèrent dans les facultés de médecine, mais les corps suppliciés
étaient si parcimonieusement distribués, qu'ils durent encore très longtemps les
subtiliser : "C'était toujours l'épée et le pistolet à la main et secondés par les
portefaix, les laquais et les gens inconnus, tous armés d'épées et de bâtons, qu'ils
enlevaient en plein jour et dans le milieu même de la place de Grève, les cadavres de
ceux que l'on venait d'exécuter. Il ne se faisait pas une seule exécution sans qu'il y
eût des archers du guet et des officiers de police plus ou moins grièvement
blessés".21
Avec leurs quinze à vingt lits de cadavres enchevêtrés, les fosses communes des
cimetières offriront à foison la misère corporelle variée du peuple de Paris. Dans
ces grands magasins de la mort, les pourvoyeurs d'amphithéâtres opèreront avec la
complicité de ces autres spécialistes de la chair que sont les prostituées. Leur tapage
permettra souvent le détournement de la vindicte policière qui paraît, du reste, pour
le moins complaisante : "Si la police gênait ces exhumations et ces enlèvements,
c'était par pure formalité et pour montrer à la population qu'elle respectait et proté-
geait les dépouilles mortelles des parents que les familles venaient de perdre ; au-
trement, il lui aurait été très facile de s'opposer à des violations si fréquentes des
sépultures". 22
Retif de la Bretonne, racontant ses aventures nocturnes dans Paris, ne manque
pas de signaler à chaque passage près d'un cimetière, la circulation active de jeunes
gens qui emportent des corps dans leurs linceuls. Et de s'en indigner : "en m'en
retournant, il me prit l'idée d'aller à la maison des garçons chirurgiens pour voir ce
qu'ils faisaient du corps qu'ils venaient de voler. Parvenu à la porte de l'allée de
leur amphithéâtre, je la poussai ; elle céda, et je montai au troisième, où j'avais vu
de la lumière... Je m'approche doucement de la porte et je vois... sur une grande
table, le corps... d'une jeune fille de dix-huit ans, enterrée de la veille. On avait déjà
ouvert la poitrine... Je connaissais les parents ; je me retirai, pénétré de douleur.
Mais je gardai le silence. Que ne donne-t-on des criminels aux étudiants !" 23
Outre les préjugés moraux qui, sans doute, y prenaient source, l'obstacle princi-
pal est l'Eglise, essentiel rempart de la civilisation. Les corporations religieuses ont
en effet la mainmise sur les hôpitaux et ce n'est que très parcimonieusement
qu'elles donneront les corps des pauvres qui y meurent.
L'aversion du peuple pour les anatomistes, qu'auparavant ils aidaient, date de
cette ressource encore maigre mais discriminatoire. Jusqu'au XXème siècle, on
verra des médecins eux-mêmes s'en émouvoir : "Même après sa mort, le
malheureux doit encore servir la science (...). C'est là une sorte de vampirisme


19 A. PARENT-DUCHATELET, "De l'influence et de l'assainissement des salles de dissection",
HPML, V, (1831), p. 247.
20 A. VESALE (1514-1564).
21 PARENT-DUCHATELET, id., p. 248.
22 Ibid., p. 255.
23 RETIF DE LA BRETONNE, Les nuits de Paris, Gallimard, 1986, p. 70 (la première édition
date de 1788).

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