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Il s'agit, pour notre civilisation, de se fabriquer une représentation du monde qui
aurait pour principale fonction de sortir l'homme de l'animalité. Ce choix, purement
esthétique, va tremper la science dans l'acier du tabou. L'interdit, si c'est la science
qui le transgresse, fait esthétiquement l'économie, plus ou moins forte, de la
répression. L'activité mentale des scientifiques est mise au compte d'une humanité
hors l'humanité et ceci permet l'élasticité de la dérive. Cette création fictive de deux
mondes (le scientique et le profane) autorise aussi bien l'oubli confortable de l'un
par l'autre, que la tranquille pesée morale de l'un sur l'autre, que chacun sécrète en
suivant ses propres dogmes.
C'est grâce à cette fissure dans une humanité monolithique que les anatomistes
vont cesser de se cacher dans leurs chambres pour disséquer. D'après les
renseignements obtenus en 1831 par Parent-Duchâtelet auprès de quelques
vieillards, on a les sources qu'on peut, le premier amphithéâtre d'anatomie aurait
été celui de Desault 30 bientôt imité par ses élèves (dont Bichat).
L'implantation de ces établissements dessine une ligne macabre à la périphérie
d'hôpitaux déjà relégués dans les quartiers de misère. En ce domaine, la liberté
d'entreprise n'était limitée que par la plus ou moins grande résistance des voisins et
la provenance des corps ne préoccupait pas la police : "on aurait pu tuer autant de
personnes qu'on aurait voulu, et pour faire disparaître les traces du meurtre, amener
les cadavres dans les amphithéâtres, ce qui est peut-être arrivé plus d'une fois" 31.
En 1803, la grande remise en ordre napoléonienne placarde des exigences qui
préfigurent celles de ce monument normatif de l'hygiène qu'est le décret de 181O
sur les établissements classés : nécessaire autorisation pour l'ouverture de
l'amphithéâtre, rapport sur le commodo et l'incommodo, mesures désinfectantes.
Malgré toutes ces précautions et absolument comme dans l'univers indocile des
fabriques, l'anarchie règne et parfois même triomphe : "On se faisait un jeu et pour
ainsi dire un honneur de braver la police, d'enfreindre ses règlements, et de narguer
ses agents " et les agents de se plaindre amèrement de "l'insolence des valets et
quelquefois même des maîtres de ces amphithéâtres : il est dit de l'un deux : "Qu'il
ne respecte pas plus les vivants que les morts"" 32. Ce rapide glissement de la na-
ture du reproche est révélateur : ils ont eu affaire à un barbare.

Le 15 octobre 1813, une ordonnance supprime définitivement ces amphithéâtres
très particuliers et concentre l'activité dans les pavillons 33 d'anatomie de la Faculté
de médecine et l'amphithéâtre de la Pitié. Cependant, l'administration dut encore
intervenir pour obliger les hôpitaux à donner les cadavres dont ils se considéraient
propriétaires. Une véritable partie de Monopoly macabre va alors s'engager : "la
Pitié aurait pour elle tous les cadavres que fournirait l'hôpital de ce nom et celui de
la Salpêtrière, plus cent enfants" 34, la Faculté s'appropriant somptueusement les
restes : tous les autres hôpitaux, plus les hospices et les prisons.
En 1883, à Philadelphie, une loi ayant interdit à l'administration de distribuer
ainsi les corps des indigents et des suppliciés aux amphithéâtres, provoqua sans
tarder le retour des déterreurs de cadavres, baptisés facétieusement
résurectionnistes par la population. De nombreuses arrestations, suivies de procès
impitoyables, témoignent de la gravité de la situation 35.


30 Fin XVIIIème siècle.
31 PARENT-DUCHATELET, id., p. 256.
32 Ibid., p. 261
33 Les pavillons vont représenter pendant tout le XIXème siècle, l'éden de la salubrité, cf. livre 2.
34 1400 cadavres annuels à la Pitié contre 1000 à la Faculté.
35 HPML, IX, (1883), p. 3O1.

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