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(...). La société s'assure pour elle-même le secours de la médecine en assurant aux
pauvres le secours de l'hôpital... Tout malheureux, dont on refuse l'admission
dans un hospice, est victime d'un déni de justice et doit être assimilé à un
propriétaire dont on refuse l'entrée dans sa propre maison". 24 L'échange
symbolique, déjà, se dessine.
Cependant, au XXème siècle, ce n'est plus vraiment le vampirisme, reconnu
depuis longtemps nécessaire qui choque, mais c'est encore l'appropriation du corps
des pauvres. On n'attend d'ailleurs pas toujours qu'ils soient morts pour en user.
En 1893, une brochure intitulée "Expériences médicales sur l'homme vivant" 25
paraît, révèlant que la vivisection avait depuis longtemps pénétré dans l'hôpital.
Après la découverte du microbe de la blennorragie en 1879, les élèves de Neisser
commencèrent à expérimenter des inoculations, même sur des hommes sains et,
"afin de pouvoir étudier la marche complète de la maladie et de la montrer au plus
grand nombre de médecins possible" 26, la laissèrent atteindre un stade avancé.
D'autres essais, sur les modes de contamination du typhus exanthémateux, de la
scarlatine, de la fièvre jaune, sont tentés, et "on emploie cette méthode
systématiquement, on en publie les résultats en toute tranquillité, sans crainte d'être
jugé par les tribunaux, par l'opinion, ou par sa propre conscience ; on en parle
comme on parlerait d'épreuves tentées sur les lapins ou sur des chiens (...). Ces
éminents professeurs prétendent qu'ils ont pu faire ces expériences, sans enfreindre
les lois de l'humanité". 27 Des étudiants ne vont-ils pas jusqu'à remercier leur
maître pour "la libéralité avec laquelle il a mis ses sujets à (leur) disposition ?" 28.
Pendant longtemps, la matière pauvre n'a pas eu d'autre défenseur organisé que
l'Eglise. Aussi, les habitudes d'appropriation grandissantes de la science vont-elles
devenir si naturelles, que les parents des morts ignoreront qu'ils ont le droit de
s'opposer à leurs autopsies.
On peut observer de nos jours, avec la loi Caillavet 29, que le même registre, une
sorte d'échange sourd, sert à fabriquer la même légitimation : l'intérêt de l'humanité
exige parfois d'enfreindre les lois qui garantissent la civilisation. Et la confusion
sémantique affichée dans l'expression du Docteur Icard "les lois de l'humanité"
n'indique-t-elle pas ce grand désir d'identification entre la civilisation et
l'humanité ? Or, la non-coïncidence entre les deux transparaît autant dans le mal
(voyeurisme des corps coupés), que dans le bien (voyeurisme savant qui dépiste
justement le mal).
L'histoire de la science anatomique éclaire celle de la régulation par la science de
l'étau civilisateur. C'est, on le voit, d'historiographie de la dynamique taxinomique
des normes qu'il s'agit dans cette étude : le moindre petit bout d'ordonnance d'un
obscur préfet de police peut révéler la dérive continentale des monuments
normatifs. Ceux-ci, dans le brouillard de l'inconscient, ordonnent les figures de la
poussière magnétisée des limites, objets du droit.
La dérive, autant que la magnétisation, semblent obéir à des lois dont la
similitude avec celles qui structurent les mythes n'est pas seulement métaphorique.


24 Dr. ICARD (de Marseille) "Le droit des pauvres à l'hospitalisation", C.M., 15 mars 1912,
p. 165.
25 Docteur KOCH, cité par le Dr. ICARD, id., p.163.
26 ICARD, ibid., p. 163.
27 Ibid., p. 164.
28 Ibid., p. 166. Il s'agissait du professeur GOUGUENHEIM de l'hôpital BICHAT.
29 Beaucoup de gens ignorent encore que s'ils ne s'y sont pas opposés avant leur mort, on peut
prélever sur leur corps en état de mort cérébrale, les organes dont ils auraient pu eux aussi, pris sur
d'autres, bénéficier de leur vivant.

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